top of page

ARTICLES

Christine Fréchette : une nouvelle CAQ, ou un troisième mandat pour le même parti?

25 sept.
19 min de lecture
 Les journalistes retrouvent l’accès à la Maison-Blanche après une ordonnance provisoire. Les conditions d’accès aux événements restent contestées. Illustration Claire Vue
 Les journalistes retrouvent l’accès à la Maison-Blanche après une ordonnance provisoire. Les conditions d’accès aux événements restent contestées. Illustration Claire Vue

Au moment de choisir qui gouvernera le Québec pour les quatre prochaines années, le nom « équipe Christine Fréchette » ne règle pas la question du bilan. La cheffe a changé. Certaines décisions aussi. Mais quelles preuves permettent de parler d’un autre gouvernement, après deux mandats caquistes? Vingt dossiers permettent de confronter le renouveau affiché aux politiques maintenues, aux responsabilités exercées et aux résultats encore attendus.


À retenir


  • Des corrections réelles, mais aucune rupture générale démontrée.

  • Plusieurs structures et décideurs de l’ère Legault demeurent.

  • Les anciennes promesses gardent leur date — et leur bilan.



Christine Fréchette : le changement de cheffe remet-il le bilan à zéro?


Aux prochaines élections, la CAQ demande de rester au pouvoir. Ce point de départ compte : l’arrivée d’une nouvelle cheffe à sa tête ne constitue pas une alternance entre partis. On peut souhaiter la continuité ou vouloir une rupture. Encore faut-il savoir laquelle des deux on nous propose.


Dans son plan économique présenté le 21 septembre, le parti met de l’avant l’« Équipe Christine Fréchette ». Cette personnalisation pose une question de responsabilité : à partir de quel moment le renouvellement de la direction change-t-il assez les choix gouvernementaux pour justifier qu’on les juge séparément du bilan précédent?


On ne peut pas déduire de ce nom une intention de tromper les électeurs. On peut, en revanche, examiner ce que le cadrage autour de la nouvelle cheffe laisse au second plan : les lois maintenues, les ministres reconduits, les engagements non livrés et les décisions auxquelles elle a elle-même participé.


Le test du renouveau ne consiste donc pas à compter les nouvelles annonces. Il consiste à vérifier si les choix qui ont produit le bilan ont été corrigés, maintenus ou simplement présentés autrement.


Christine Fréchette est première ministre depuis le 15 avril 2026. Elle était auparavant ministre de l’Immigration, puis de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, comme le confirme son parcours à l’Assemblée nationale. Elle n’est responsable ni de chacune des décisions prises depuis 2018 ni des deux mandats à elle seule. Elle n’arrive pas non plus de l’extérieur de l’équipe qui les a gouvernés.


Pour mesurer le changement, on a comparé vingt dossiers à partir des engagements de 2018 et de 2022, des lois, des budgets et des décisions prises avant et après son accession au poste de première ministre. Les promesses électorales de 2026 indiquent une direction proposée. Elles ne sont pas comptées comme des réalisations.


Une correction peut être importante sans transformer toute une politique. Un nouveau crédit peut améliorer une situation sans résoudre le problème de fond. Et mettre en œuvre une entente ancienne peut être utile sans constituer une rupture. C’est à cette échelle qu’on peut juger ce que signifierait un troisième mandat caquiste.


Une équipe nouvelle jusqu’à quel point?


Le premier test porte sur les personnes qui exercent le pouvoir. Une nouvelle cheffe peut imposer d’autres arbitrages. La présence des mêmes responsables oblige néanmoins à examiner ce qu’ils ont changé dans leurs décisions.


1. Le pouvoir change de cheffe, pas entièrement de mains


Le Conseil des ministres présenté le 21 avril conserve plusieurs figures majeures du gouvernement précédent : Eric Girard aux Finances, Sonia Bélanger à la Santé, France-Élaine Duranceau au Conseil du trésor et Simon Jolin-Barrette à la Justice.


Des déplacements comptent toutefois. François Bonnardel prend l’Immigration; Jean Boulet, les Relations canadiennes. Jean-François Roberge conserve notamment la Langue française et la Laïcité. Bernard Drainville, adversaire de Fréchette dans la course à la direction, obtient l’Économie, l’Innovation et l’Énergie.


Cette composition indique une réorganisation des responsabilités au sein de la coalition existante. Elle ne prouve pas que les arbitrages resteront identiques : les dossiers suivants montrent justement des décisions différentes prises avec plusieurs des mêmes ministres.


La continuité des personnes ne prouve pas que toutes leurs décisions resteront identiques. Elle rend toutefois insuffisante l’idée d’une équipe entièrement nouvelle : plusieurs responsables centraux conservent le pouvoir de décider. Pour évaluer le prochain mandat, leurs responsabilités passées demeurent pertinentes.


Vue aérienne de l’Hôtel du Parlement du Québec et du Vieux-Québec, le 25 août 2025.
L’Hôtel du Parlement du Québec, photographié le 25 août 2025, avant l’arrivée de Christine Fréchette au poste de première ministre. Crédit : Hayden Soloviev / Wikimedia Commons — CC BY 4.0. Image non recadrée; affichage redimensionné par Wix.
Pour suivre ce qui change derrière la nouvelle image de la CAQ, créez gratuitement votre compte Lecteur Claire Vue.

Déjà membre? Se connecter


Les corrections réelles : ce que le changement de cheffe a permis


Le renouveau ne peut pas être rejeté comme une simple opération d’image. Plusieurs décisions ont bougé. Pour mesurer leur portée, il faut distinguer une réparation, une entente, une réorientation de projet et un résultat déjà obtenu.


2. PEQ : réparer une fermeture décidée par la CAQ


Le Programme de l’expérience québécoise avait été aboli le 19 novembre 2025, sous Legault. Le gouvernement Fréchette a annoncé son rétablissement le 10 juin 2026, pour la période du 2 juillet 2026 au 2 juillet 2028.


La première fenêtre de réception se termine le 31 octobre 2026. Elle vise notamment les personnes qui possédaient déjà le diplôme ou l’expérience de travail requis au moment de l’abolition. Les modalités administratives publiées par Québec confirment une voie de demande concrète.


Pour les personnes concernées, le changement est important : un parcours fermé redevient accessible. Mais le communiqué ministériel maintient les cibles d’immigration et prévoit de réduire les invitations au Programme de sélection des travailleurs qualifiés pour en tenir compte. Le PSTQ doit redevenir l’unique voie de sélection permanente des travailleurs qualifiés à la fin du PEQ temporaire.


Pour les personnes admissibles, la réparation est réelle. Mais elle corrige une fermeture décidée par le même parti, sans relever les cibles d’admission. La CAQ peut être créditée de cette correction; l’évaluation de son bilan doit aussi conserver la décision qui l’a rendue nécessaire.


3. Spécialistes : un conflit réglé, l’accès encore à mesurer


Une entente de principe a été annoncée le 20 avril, puis acceptée par 86 % des médecins spécialistes le 23 avril. Les moyens de pression ont pris fin. Ce déblocage appartient à la période Fréchette.


Les paramètres publiés maintiennent toutefois une rémunération liée à des objectifs. Une hausse de 9 % de l’enveloppe sur cinq ans peut être augmentée de 2 % si les cibles sont atteintes, notamment pour les rendez-vous spécialisés et certaines listes d’attente chirurgicales. Québec prévoit aussi des moyens supplémentaires pour les blocs opératoires et l’organisation des rendez-vous.


Le résultat immédiat vérifiable est une entente et la fin du conflit. L’amélioration durable de l’accès doit encore être établie à partir des consultations et des chirurgies effectivement réalisées.


Le règlement distingue les premiers mois de Fréchette de la fin de l’ère Legault. Il maintient néanmoins la rémunération liée à des objectifs. La preuve d’une meilleure capacité à conclure une entente est plus solide, ici, que celle d’une transformation déjà accomplie de l’accès aux soins.


4. Constitution : un recul qui n’efface pas la ligne identitaire


Le gouvernement a renoncé, le 11 juin, à faire adopter la constitution québécoise portée par Simon Jolin-Barrette. Selon le compte rendu de La Presse canadienne, le ministre attribuait à Fréchette et au leader François Bonnardel la décision de ne pas imposer le bâillon pour conclure l’étude.


C’est un recul concret : ce projet de constitution n’est pas devenu une loi. Mais renoncer à le faire adopter en fin de mandat ne démontre pas, à lui seul, un rejet de tous ses principes.


Le gouvernement Fréchette avait déposé, le 4 juin, un projet visant à étendre l’encadrement linguistique à la formation professionnelle et à l’éducation des adultes. Le dépôt est confirmé; il ne doit pas être présenté comme une application achevée.


La Loi sur le renforcement de la laïcité, sanctionnée le 2 avril sous Legault, étend notamment certaines obligations aux services de garde subventionnés. Aucun retour général sur cette orientation n’est établi par les documents examinés.


Renoncer à faire adopter la constitution est un recul concret. Les autres décisions examinées prolongent toutefois l’encadrement linguistique et la laïcité. On ne peut donc pas élargir l’abandon de ce projet précis en preuve d’un changement complet de ligne politique.


5. Troisième lien : une autre formule pour une promesse non livrée


Fréchette a écarté le corridor central retenu sous Legault. Le projet officiel décrit maintenant par le ministère des Transports vise un lien routier à l’est, avec participation financière privée et péage.


Un appel d’intérêt a été lancé le 25 juin 2026. Le 11 août, Fréchette a annoncé avoir reçu 21 propositions. Il s’agit d’une étape de consultation du marché, pas de 21 offres définitives permettant de construire immédiatement.


L’objectif routier et économique du troisième lien subsiste. Son emplacement et son financement projetés changent. Au 24 septembre, la page gouvernementale le classe toujours en planification.


Le péage pose aussi une question de répartition : quelle part serait assumée par les usagers, le partenaire privé et les contribuables? Sans montage final, on ne peut pas conclure que le risque public disparaît.


Le changement de tracé et de financement est substantiel. Le service promis, lui, reste à livrer. On peut évaluer la nouvelle formule sans lui donner le statut d’une réalisation et sans effacer l’ancienneté de l’engagement routier.


6. Ottawa : une entente à reconnaître sans réécrire son origine


Le 2 juin, Québec a annoncé la signature de cinq ententes avec Ottawa, représentant près de 10 milliards de dollars.


Le communiqué fédéral confirme notamment des enveloppes de transport collectif et un appui à TramCité. Il précise aussi que les 400 millions destinés au transport collectif à zéro émission avaient été annoncés en mars 2025.


On doit donc distinguer la conclusion d’un partenariat de la nouveauté de chaque dollar qui le compose. Les sommes couvrent par ailleurs plusieurs années et projets; elles ne sont pas toutes dépensées.


Fréchette peut néanmoins mettre à son bilan l’étape de signature et la poursuite du tramway. Attribuer toute la négociation à sa seule personne dépasserait ce que les documents établissent.


La signature est un résultat concret à porter au bilan de Fréchette. Le contenu demeure aussi lié à des projets et à des financements antérieurs. Reconnaître ce déblocage n’oblige pas à considérer l’ensemble comme une initiative née avec la nouvelle cheffe.


7. Churchill Falls : une étape importante, pas un dossier achevé


Le 17 août 2026, Hydro-Québec a annoncé une nouvelle entente de coopération et de mise en œuvre avec Newfoundland and Labrador Hydro.


L’entente élargit le potentiel énergétique présenté par rapport au protocole de 2024. Hydro-Québec distingue 6 915 MW fermes dans le montage proposé et 3 850 MW liés à des projets à l’étude. Ces puissances ne correspondent pas toutes à une nouvelle production déjà disponible.


Surtout, le texte signé, notamment ses articles 2.1 et 6.1, prévoit encore la négociation et la signature d’accords définitifs. Il ne remplace pas immédiatement l’ensemble des accords existants.


Il faut reconnaître l’évolution de l’entente sans transformer les capacités projetées en électricité déjà disponible. Le dossier reste inscrit dans le choix des grands approvisionnements pour soutenir le développement. La nouveauté du montage et la continuité de l’orientation coexistent.


Les choix maintenus : ce qu’un nouveau mandat prolongerait


Le changement le plus visible n’est pas toujours le plus structurant. Les organismes qui gouvernent les services, les règles budgétaires, les lois et les conditions de l’aide publique disent davantage de la direction suivie que le nombre de nouveaux communiqués.


8. Santé Québec : la réforme centrale demeure


La réforme qui a créé Santé Québec a été adoptée en décembre 2023. L’intégration des établissements et le passage à un employeur unique ont franchi une étape déterminante le 1er décembre 2024, selon la chronologie gouvernementale.


L’entente d’avril 2026 avec les spécialistes confirme le rôle de Santé Québec dans la gouvernance et la coordination des fonctions médico-administratives. Le gouvernement Fréchette s’appuie donc sur la structure implantée sous Legault.


Cette continuité est plus structurante qu’un changement de vocabulaire. Elle concerne l’endroit où se prennent les décisions d’organisation, la répartition des responsabilités et la gestion du personnel. Elle ne permet cependant pas, sans indicateurs supplémentaires, de conclure que toutes les pratiques locales sont inchangées.


Le gouvernement Fréchette conserve l’architecture créée par le gouvernement Legault. On peut défendre ce choix, mais on doit alors en juger les résultats comme ceux d’une réforme poursuivie. Une entente avec les médecins ne démontre pas une rupture dans la gouvernance du réseau.


9. Énergie : Fréchette poursuit sa propre réforme de l’époque Legault


Le cas énergétique permet difficilement de tracer une séparation nette entre les deux équipes.


Déposé initialement par Pierre Fitzgibbon en juin 2024, le projet de loi 69 a été repris officiellement par Christine Fréchette en septembre 2024, puis sanctionné le 7 juin 2025.


Le 30 juin 2026, le gouvernement Fréchette a lancé le Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques 2026-2050. Le communiqué précise que ce plan découle de la réforme législative. Production, réseaux, efficacité énergétique et développement économique s’inscrivent dans cette planification.


La nouvelle première ministre n’hérite donc pas seulement d’une orientation énergétique : elle a contribué à lui donner son cadre légal avant de diriger le gouvernement.


Ce dossier contredit particulièrement une séparation nette entre les deux époques : Fréchette poursuit, comme première ministre, une réforme qu’elle a portée comme ministre. Le nouveau plan est une étape de mise en œuvre de cette orientation, dont les résultats énergétiques restent à suivre.


10. Finances : le cadre de Legault reste le point de départ


Le budget du 18 mars 2026, déposé avant l’arrivée de Fréchette comme première ministre, visait un retour à l’équilibre en 2029-2030. Le cadre financier électoral caquiste conserve cet horizon, avec le même ministre des Finances.


Le financement des engagements présentés repose notamment sur des transferts fédéraux anticipés et une réduction des provisions pour éventualités. Dans le cadre daté du 30 août, environ 4,36 milliards proviennent de transferts supplémentaires prévus sur cinq ans et 5 milliards d’ajustements aux provisions.


Une provision réduite dégage de la marge dans les prévisions; elle ne crée pas une nouvelle recette. Un transfert espéré n’a pas non plus le même statut qu’une entente déjà signée.


Le même horizon budgétaire demeure, avec le même ministre des Finances. Réduire une provision ou anticiper un transfert permet de présenter un cadre; cela ne démontre pas que les risques qui pèsent sur son exécution ont disparu. C’est une continuité à examiner dans toute promesse de nouvelle gestion.


Notre analyse du Face-à-Face TVA et des engagements chiffrés des cinq partis replace ces choix dans la comparaison électorale.


11. Climat : le calendrier assoupli est maintenu


Le report de la cible de réduction des émissions de 2030 à 2035 a été décidé en janvier 2026, avant son accession au poste de première ministre. Le Comité consultatif sur les changements climatiques a alors averti que reporter l’effort augmenterait les difficultés et les coûts ultérieurs.


En juin, Drainville a maintenu la référence à une baisse de 37,5 % d’ici 2035 lors de la présentation du plan énergétique, selon La Presse canadienne.


Fréchette a parallèlement annoncé le 15 mai une enveloppe de 87 millions pour compenser le coût carbone agricole, administrée par La Financière agricole. Le même document rappelle qu’une aide ciblée de 20 millions avait déjà été versée en mars à certains producteurs.


Le report est antérieur à Fréchette, mais le maintien de ce calendrier appartient aussi à son bilan. Les compensations agricoles élargissent une réponse sectorielle. Elles ne constituent ni un retour à l’ancienne échéance climatique ni une abolition du marché du carbone.


12. Syndicats : l’apaisement éventuel ne change pas le texte de loi


La loi sur la transparence et la gouvernance des associations en milieu de travail a été sanctionnée le 2 avril 2026, avant l’arrivée de Fréchette comme première ministre.


Le texte officiel prévoit notamment une distinction entre cotisations principale et facultative et encadre leur utilisation pour certaines catégories d’activités. Québec la présente comme une réforme de la transparence et du fonctionnement démocratique; les organisations syndicales dénoncent une restriction de leur capacité d’action.


Le bilan consacré aux droits publié par Pivot le 19 septembre montre que ce contentieux demeure au cœur de leurs préoccupations. Les documents consultés n’établissent pas une abrogation de cette réforme par Fréchette.


Le cadre légal reste le point de comparaison. Les documents examinés n’établissent pas son abrogation par Fréchette. Un dialogue moins conflictuel pourrait changer les relations; il ne ferait pas disparaître les obligations et restrictions inscrites dans la loi.


13. Aides aux entreprises : la prudence annoncée doit devenir vérifiable


La distinction entre discours et décision est particulièrement importante ici. Fréchette a proposé une intervention moins systématique, mais Bernard Drainville a maintenu la possibilité de prêts pardonnables le 27 mai, en commission parlementaire.


Selon le compte rendu de La Presse canadienne, le ministre ne voulait pas exclure cet outil pour certains projets jugés importants. Un prêt pardonnable peut ne pas être remboursé lorsque les conditions convenues sont remplies.


La promesse de prudence répond à un enjeu documenté. Le Vérificateur général, le 10 juin, a relevé des lacunes de planification, d’analyse des risques et de suivi dans la filière batterie. Les 29 dossiers examinés représentaient environ 2,2 milliards de dollars d’aide autorisée. Ce montant n’est pas une perte totale constatée.


Fréchette a elle-même dirigé le ministère responsable d’une partie de cette période. Cela établit une responsabilité ministérielle, sans lui attribuer automatiquement chaque décision prise depuis le lancement de la stratégie en 2020.


La rupture se vérifierait dans les prochains engagements : critères de sélection, conditions, risques publics et suivi. La possibilité des prêts pardonnables reste ouverte. Après les lacunes documentées par le Vérificateur général, une promesse de prudence ne suffit pas à démontrer que les mécanismes ont changé.


Soutenez un journalisme qui confronte les promesses de renouveau aux décisions et au bilan de ceux qui demandent votre vote. Devenez membre Enquêteur de Claire Vue.

Déjà membre? Se connecter


Les promesses anciennes : le bilan ne recommence pas en avril


Une partie des annonces des derniers mois porte sur l’exécution de décisions déjà engagées. Les mener à terme compte. Mais leur présentation sous une nouvelle direction ne devrait effacer ni leur origine ni les résultats qui restent attendus.


14. Médecin de famille : la promesse de 2018 n’est pas effacée


Le document d’orientations en santé de la CAQ de 2018 proposait déjà un médecin de famille pour chaque Québécois. Il prévoyait également de modifier la rémunération pour accorder davantage de place à la capitation, soit un paiement associé aux patients pris en charge.


L’entente prévoyant la prise en charge accélérée de 500 000 personnes, dont 180 000 vulnérables, n’a pas été négociée initialement par la première ministre Fréchette. Elle figure dans un communiqué du 19 décembre 2025, signé politiquement par le gouvernement Legault.


Le projet présenté en février 2026 parlait d’un accès à un médecin ou à un groupe de médecins. C’est une distinction centrale : inscription auprès d’une équipe, médecin personnel et rendez-vous obtenu sont trois réalités différentes.


L’électeur ne devrait pas avoir à recommencer l’évaluation de cette promesse à chaque changement de cheffe. L’entente est héritée et les inscriptions auprès d’équipes ne démontrent pas, à elles seules, que chacun obtient un rendez-vous. Le résultat à comparer reste l’accès réel promis depuis 2018.


15. Garderies : la réalisation avance, le compteur ne repart pas en 2026


En août 2022, la CAQ s’engageait déjà à convertir les places privées non subventionnées pour offrir une place à contribution réduite à chaque enfant.


Le financement de 5 000 conversions supplémentaires apparaît dans le budget du 18 mars 2026, sous Legault. Le gouvernement Fréchette lance ensuite l’appel de projets et annonce, le 14 juillet, la sélection de 5 011 places.


Le calendrier officiel prévoit des conversions graduelles d’octobre 2026 à mars 2027. Ce sont des places existantes qui deviennent subventionnées, pas automatiquement 5 011 capacités d’accueil supplémentaires pour des enfants sans place.


La sélection des places constitue un travail gouvernemental réel. Elle met en œuvre un financement et une promesse antérieurs, avec des conversions encore à venir. Pour les familles, la question reste celle de l’accès et du coût effectifs, pas celle du nom de l’équipe qui annonce la prochaine étape.


16. Logement : renforcer une méthode existante


La loi bonifiant les pouvoirs municipaux, sanctionnée le 12 juin 2026, rend permanent un pouvoir permettant d’autoriser certains projets résidentiels qui dérogent aux règles d’urbanisme.


Le ministère des Affaires municipales précise que ce pouvoir existait temporairement depuis 2024. La nouvelle loi pérennise donc un mécanisme de la période Legault.


La fiche parlementaire montre aussi que le texte avait été présenté par Geneviève Guilbault le 25 mars, avant d’être repris par Samuel Poulin sous Fréchette.


Accélérer une autorisation peut aider un projet à avancer. Cela ne garantit pas son financement, sa construction, son niveau de loyer ou son accessibilité pour les ménages modestes.


La nouvelle loi consolide un outil lancé en 2024 et porté par un texte déposé avant Fréchette. Elle illustre une continuité assumée de méthode. Pour démontrer qu’elle répond mieux à la crise, il faudra des logements livrés et accessibles, au-delà des autorisations.


Les nouvelles aides : un changement de mesures ou de modèle?


Les allègements doivent être évalués pour ce qu’ils apportent réellement aux personnes et aux entreprises admissibles. Ils doivent aussi être replacés dans la politique économique que le parti poursuivait déjà.


17. Coût de la vie : de nouveaux allègements, la même logique


Le gouvernement a annoncé le 25 mai 2026 une détaxation ciblée, une réduction de droits d’immatriculation et un versement pour l’épicerie et l’énergie.


Revenu Québec confirme que certains aliments et produits d’hygiène en papier sont détaxés depuis le 15 juillet. Il ne s’agit pas d’une abolition générale de la TVQ sur toute la consommation.


Le versement spécial prévoit 100 $ pour une personne admissible sans conjoint, 150 $ pour un couple et un supplément de 50 $ pour un ménage avec enfant mineur. Son versement automatique était prévu à compter du 4 juin. Le maximum de 200 $ ne s’applique donc pas à chaque personne.


Fréchette ajoute des mesures distinctes. La méthode — allègements fiscaux et aide ciblée au portefeuille — prolonge toutefois le « bouclier anti-inflation » mis en place en décembre 2022.


Ces mesures peuvent laisser davantage d’argent aux ménages admissibles. Leur nouveauté ne constitue toutefois pas un changement général de stratégie : la CAQ utilise encore les allègements fiscaux et l’aide ciblée pour répondre au coût de la vie. L’effet sur le portefeuille ne démontre pas une baisse des prix avant taxes.


Pour distinguer les aides au portefeuille des mécanismes qui influencent les prix, on peut aussi lire notre enquête sur les cinq verrous de l’épicerie.




18. Taxe de bienvenue : une nouvelle aide, pas une crise du logement réglée


Le 17 avril, Fréchette et Eric Girard ont annoncé un crédit d’impôt remboursable pouvant atteindre 5 875 $ pour les droits de mutation d’une première habitation admissible, rétroactivement au 1er janvier 2026.


Le mécanisme rembourse les premiers 5 000 $ admissibles, puis une portion des droits supplémentaires. Il ne correspond pas à l’abolition de toutes les taxes de bienvenue : la municipalité continue d’exiger les droits, et Québec prévoit un crédit.


Autre précision pour juger les réalisations : Revenu Québec indique que les demandes de versement anticipé seront possibles en octobre 2026. Au 24 septembre, on ne doit pas présenter ces avances comme déjà reçues.


L’aide à l’achat est nouvelle et définie. Au 24 septembre, l’étape des avances reste à venir. Sa portée doit être jugée auprès des acheteurs admissibles; elle ne constitue pas une preuve que le gouvernement a changé l’abordabilité du logement pour l’ensemble de la population.


19. PME : une baisse d’impôt réelle, des retombées à établir


Le gouvernement Fréchette a annoncé en avril une réduction du taux applicable aux revenus admissibles à la déduction pour petite entreprise.


La publication fiscale du 4 mai précise le passage du taux minimal de 3,2 % à 2,2 %. Le régime vise, sous conditions, la première tranche de 500 000 $ de revenu provenant d’une entreprise admissible. Ce seuil concerne le revenu admissible, pas simplement le chiffre d’affaires.


La baisse d’un point peut représenter 5 000 $ d’impôt provincial de moins sur une tranche complète de 500 000 $. Toutes les petites entreprises n’obtiennent pas automatiquement cette économie : admissibilité, revenus et exercice fiscal comptent.


La mesure était aussi rapportée par La Presse canadienne au début de mai.


Il y a bien une baisse d’impôt, et non seulement un changement de présentation. Mais distinguer décision et résultat reste essentiel : l’économie fiscale est calculable; les investissements et emplois supplémentaires attribuables à la mesure restent à établir.


20. Développement économique : l’État conserve son rôle d’intervention


Réduire certains prêts ne signifie pas que le gouvernement renonce à intervenir dans l’économie.


La stratégie des marchés publics présentée le 23 juin utilise les achats de l’État pour soutenir les entreprises québécoises, particulièrement les PME. C’est une action gouvernementale antérieure à la campagne.


Le plan économique électoral du 21 septembre propose ensuite des interventions dans la formation, les ports, la construction navale, la forêt et l’agriculture. Ces montants demeurent des engagements électoraux; leur intérêt, dans cette comparaison, est de montrer que l’intervention publique reste au centre de l’approche proposée.


La nouvelle direction peut choisir d’autres bénéficiaires ou resserrer les conditions d’aide. Elle conserve cependant un État qui finance, achète et oriente le développement. L’enjeu du prochain mandat sera donc aussi la qualité du contrôle de ces interventions, pas seulement leur nouvelle présentation.


Vue aérienne de l’édifice Marie-Guyart et de la colline Parlementaire à Québec, le 29 avril 2026.
L’édifice Marie-Guyart, sur la colline Parlementaire à Québec, photographié le 29 avril 2026. Crédit : Quintin Soloviev et Hayden Soloviev / Wikimedia Commons — CC BY 4.0.

Le renouveau doit aussi changer la façon de rendre des comptes


Le bilan documentaire permet de reconnaître des changements sans faire disparaître leur point de départ. Fréchette a rouvert temporairement le PEQ, conclu un règlement avec les spécialistes, renoncé à faire adopter la constitution et modifié le projet de troisième lien. Ces décisions ont des portées différentes, mais elles ne sont pas imaginaires.


Elles ne suffisent cependant pas à établir une rupture générale. Santé Québec demeure. La réforme énergétique se poursuit. Le retour à l’équilibre conserve son horizon. Les cibles d’immigration ne sont pas relevées par le retour temporaire du PEQ. Plusieurs responsables restent aux commandes. Les promesses de services héritées des campagnes précédentes ne sont pas toutes devenues des résultats observables.


La question électorale est donc plus exigeante que « Fréchette est-elle différente de Legault? » : les changements déjà posés corrigent-ils les choix et les mécanismes que les électeurs veulent voir changer?


Si le problème visé est une fermeture de programme, une réouverture peut constituer une réponse directe. S’il concerne l’accès aux soins, une entente doit être jugée sur les rendez-vous qu’elle rend possibles. S’il concerne le risque de l’argent public dans des projets industriels, il faut examiner les conditions, les contrôles et la reddition de comptes. Le caractère nouveau d’une annonce ne répond pas à ces trois questions de la même façon.


Le bilan ne permet pas davantage de transformer toute continuité en faute. Certaines politiques peuvent être poursuivies parce que le gouvernement les juge utiles. Mais une continuité assumée doit être défendue sur ses résultats; elle ne devrait pas être confondue avec la preuve d’une rupture.


Avant quatre autres années, quelles preuves demander?


D’abord, identifier la décision ancienne qui est corrigée, et non seulement la nouvelle annonce. Quelle règle a été retirée ou modifiée? Qui est responsable de sa mise en œuvre? La modification est-elle déjà applicable ou conditionnelle au prochain mandat?


Ensuite, vérifier ce qui empêcherait la répétition du problème. Pour l’aide aux entreprises, ce sont les critères, les conditions et la surveillance des engagements. Pour le troisième lien, ce sont le coût complet, le péage et le partage contractuel des risques. Pour la santé, ce sont les moyens et les indicateurs d’accès, au-delà d’une inscription administrative.


Enfin, conserver le résultat promis à l’origine comme point de comparaison. Un médecin ou une équipe disponible, une place de garde abordable, un logement livré et une infrastructure utilisable ont plus de portée qu’une nouvelle étape de procédure. Le changement de cheffe ne change pas rétroactivement ce que les citoyens attendaient.


Les prochaines étapes sont vérifiables : demandes anticipées du crédit d’accès à la propriété annoncées pour octobre; conversions de garderies prévues à partir du même mois; fermeture de la première fenêtre du PEQ le 31 octobre; poursuite des accords définitifs pour l’énergie du Labrador. On pourra comparer ces échéances à leur réalisation.


Cette enquête ne dispose pas d’une évaluation indépendante permettant d’isoler l’effet global des premiers mois de Fréchette sur l’accès aux services, l’emploi ou le coût de la vie. Elle ne prétend donc pas prédire les quatre prochaines années.


Elle permet toutefois de refuser une remise à zéro du bilan. Au terme des vingt dossiers examinés, l’équipe Fréchette apparaît comme une CAQ qui corrige certains choix et en prolonge plusieurs autres. La démonstration d’un gouvernement entièrement différent reste à faire.


L’électeur peut juger ces corrections suffisantes ou insuffisantes. Ce choix lui appartient. Pour le faire, il a besoin de voir ensemble la nouvelle direction, les décisions qu’elle change et l’héritage qu’elle choisit de maintenir.



Poursuivre l’enquête





Méthode et limites de l’enquête documentaire


Comparaison arrêtée au 24 septembre 2026. Elle porte sur vingt dossiers significatifs, et non sur chacune des décisions prises dans tous les ministères. Les responsabilités ministérielles, lois et étapes parlementaires sont vérifiées dans les documents officiels. Les mesures fiscales sont confrontées aux modalités de Revenu Québec; les annonces d’infrastructures, aux textes et calendriers disponibles.


Les archives caquistes servent à établir les engagements du parti, pas à prouver ses résultats. Les communiqués gouvernementaux attestent les annonces et leurs paramètres; leurs qualificatifs promotionnels ne sont pas repris comme des conclusions indépendantes. Les constats du Vérificateur général sont distingués des positions gouvernementales. Les comptes rendus de La Presse canadienne, de Québecor et de Pivot sont identifiés par leur véritable provenance : plusieurs sites qui reproduisent une même dépêche ne constituent pas plusieurs corroborations indépendantes.


Ce reportage n’inclut ni entrevue originale ni réponse sollicitée auprès d’un cabinet. Les positions gouvernementales sont tirées de leurs publications publiques. Les conclusions de continuité ou de réorientation sont des inférences explicitement fondées sur les décisions citées. L’absence de mesure repérée n’est pas présentée comme la preuve qu’aucune discussion interne n’existe.


Repères documentaires pour poursuivre la vérification



Commentaires


bottom of page