Dernier discours de Guterres : l’ONU peut nommer les crises, mais pas forcer les puissances

Pour son dernier discours annuel devant l’Assemblée générale, António Guterres a demandé des règles communes sur l’intelligence artificielle, la fin des guerres et une réforme du système multilatéral. Son diagnostic dépasse son départ : l’ONU demeure l’endroit où presque tous les États se parlent, mais ses décisions les plus fortes restent soumises aux intérêts des pays capables de les bloquer.
À retenir
Le mandat de Guterres se termine le 31 décembre.
Il réclame paix, règles sur l’IA et réforme de l’ONU.
Le veto et le financement limitent l’action de l’organisation.
L’avertissement de Guterres à l’Assemblée générale
Le 22 septembre, devant les représentants des 193 États membres, António Guterres a livré son dernier discours d’ouverture du débat général comme secrétaire général. Son deuxième mandat se termine le 31 décembre.
Il a relié plusieurs crises souvent traitées séparément : guerres, changements climatiques, inégalités, intelligence artificielle et paralysie des institutions mondiales. Son message central était que ni la puissance militaire, ni la puissance économique, ni la puissance technologique ne permettent à un seul État de stabiliser le monde.
Sur l’intelligence artificielle, il a demandé aux pays qui dirigent la révolution technologique de partager l’information sur les risques, de coopérer aux tests et de travailler à des garde-fous communs. Il a proposé un cadre multilatéral de gestion des risques soutenu par une supervision indépendante crédible.
Sur les guerres, il a demandé la désescalade et le dialogue au Moyen-Orient, la circulation de l’aide humanitaire et le respect des droits de navigation. Il a de nouveau défendu une solution à deux États pour Israël et les Palestiniens et dénoncé l’invasion russe de l’Ukraine.
Sur le climat, il a réclamé que les pollueurs paient. Sur les institutions, il a affirmé que les mécanismes d’action collective sont sous pression et reflètent encore les rapports de force d’une époque révolue.
Le discours n’a créé ni traité, ni sanction, ni cessez-le-feu. Il a posé une question plus fondamentale : que vaut une institution universelle lorsque ses membres veulent sa légitimité sans lui céder les moyens d’imposer ses règles?
Une institution qui dépend de ceux qu’elle doit surveiller
Le secrétaire général n’est pas un chef d’État mondial. Il ne commande ni armée, ni service de renseignement, ni budget indépendant comparable à celui d’une grande puissance. Guterres a résumé ses principaux leviers dans une entrevue à l’Associated Press : prendre la parole et réunir les États.
Le Conseil de sécurité peut, lui, adopter des sanctions, autoriser certaines opérations et prendre des décisions contraignantes. Mais cinq membres permanents — États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni — disposent d’un veto. Une résolution soutenue par presque tous peut donc être bloquée par un seul d’entre eux.
Le problème n’est pas seulement procédural. Plusieurs conflits impliquent directement un membre permanent ou un allié essentiel de l’un d’eux. L’institution appelée à défendre la Charte dépend alors du consentement d’un acteur dont elle examine le comportement.
Cette asymétrie rappelle l’accord entre Washington, Copenhague et Nuuk sur le Groenland : la souveraineté juridique peut rester intacte tandis que l’accès, la sécurité et le financement donnent à une puissance une influence pratique beaucoup plus grande.
À l’ONU, tous les États siègent à l’Assemblée générale, mais tous ne possèdent pas la même capacité de transformer leur volonté en décision. Le principe « un État, une voix » coexiste avec un Conseil où cinq vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale conservent un privilège décisif.
Les acteurs et leurs intérêts
Guterres défend l’héritage de son mandat et l’utilité de l’organisation. Il a intérêt à présenter l’ONU comme indispensable même lorsqu’elle échoue à stopper une guerre. Son argument est que l’impuissance reflète d’abord la division des États, pas l’inutilité du forum.
Les cinq membres permanents veulent préserver des avantages différents. Le veto protège leurs intérêts stratégiques et ceux de leurs alliés. Une réforme qui ajouterait des membres permanents africains, latino-américains ou asiatiques pourrait accroître la représentation, mais diluerait leur pouvoir relatif.
Les pays du Sud demandent une représentation plus conforme à leur poids démographique et politique. L’absence de siège africain permanent devient particulièrement difficile à défendre alors que le continent compte 54 États membres de l’ONU.
Les entreprises technologiques entrent aussi dans le rapport de force. Guterres a décrit un transfert de pouvoir vers quelques sociétés et individus capables d’influencer l’information, l’économie et l’espace civique. Un cadre mondial sur l’IA menacerait certaines libertés commerciales, mais pourrait aussi éviter que les règles soient écrites uniquement par les pays et entreprises qui possèdent les plus grands modèles.
Les bailleurs de fonds disposent enfin d’un levier discret. AP rapporte que l’ONU fait face à de graves problèmes financiers, notamment en raison de milliards de dollars non versés par les États-Unis aux budgets ordinaire et de maintien de la paix. Une organisation privée de liquidités réduit ses missions, ses effectifs et sa capacité de réponse, même sans vote formel contre elle.
Chronologie utile
1945 : création de l’ONU et attribution du veto aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
2017 : entrée en fonction d’António Guterres.
2023 : création d’un organe consultatif de 39 membres sur l’intelligence artificielle et première réunion du Conseil de sécurité consacrée aux risques de l’IA.
2024-2026 : multiplication des appels à réformer le Conseil, les institutions financières et les règles technologiques mondiales.
22 septembre 2026 : dernier discours annuel de Guterres au débat général.
31 décembre 2026 : fin de son deuxième mandat.
2027 : entrée en fonction attendue d’un nouveau secrétaire général, dont la sélection dépendra encore largement du Conseil de sécurité.
Les demandes formulées dans le discours
Guterres a demandé un cadre multilatéral de gestion des risques de l’IA, une supervision indépendante et un meilleur partage de l’information. Reuters, AP et le registre officiel de l’Assemblée générale confirment le discours du 22 septembre.
Il a aussi dénoncé la paralysie du Conseil de sécurité, l’impunité qui en découle et l’inadéquation d’institutions conçues selon les rapports de force de 1945. Il a explicitement défendu une réforme et une représentation accrue.
L’ONU demeure le seul forum politique universel réunissant 193 États membres. Mais le secrétaire général ne peut imposer seul un cessez-le-feu, une sanction ou une réglementation mondiale.
Les obstacles à une réforme
La réforme du Conseil de sécurité fait l’objet d’un large accord de principe et d’un désaccord profond sur sa forme. Ajouter des sièges permanents sans modifier le veto pourrait élargir la représentation tout en multipliant les blocages. Limiter le veto exigerait l’accord des pays qui en bénéficient.
Le cadre mondial sur l’IA soulève le même problème. Les États-Unis et la Chine discutent de mécanismes de notification des incidents, mais rien ne garantit qu’ils accepteront une supervision indépendante capable de contrôler leurs entreprises ou leurs usages militaires.
Le financement est également politique. Certains gouvernements accusent l’ONU d’inefficacité et utilisent les retenues de contributions pour réclamer des réformes. Mais les compressions réduisent ensuite la capacité de l’organisation, alimentant le constat d’inefficacité qui les justifie.
Enfin, le bilan de Guterres ne peut être séparé des limites de son poste. Ses critiques soulignent l’incapacité de l’ONU à empêcher Gaza, l’Ukraine, le Soudan ou le Myanmar. Ses défenseurs répondent qu’un secrétaire général sans armée ni veto ne peut remplacer la volonté des États.
Le même dilemme apparaît dans le trafic de coltan sous contrôle du M23 : documenter un abus et établir une chaîne de responsabilité sont essentiels, mais ne suffisent pas si les acteurs économiques et politiques capables de couper le flux choisissent de ne pas agir.
Une institution dépendante de ses membres
L’ONU n’est ni un gouvernement mondial raté, ni un simple théâtre inutile. C’est une institution construite pour coordonner des États souverains qui ont refusé de lui donner un monopole de la force.
Cette architecture fonctionne lorsque les grandes puissances jugent la coopération préférable au blocage. Elle échoue précisément dans les crises où leurs intérêts essentiels s’opposent.
Le discours de Guterres révèle donc une tension durable : le monde attend de l’ONU des résultats qui supposeraient une autorité que ses membres ne veulent pas lui céder. Quand l’organisation ne livre pas, les mêmes gouvernements peuvent dénoncer son impuissance.
L’intelligence artificielle rend cette contradiction plus urgente. Les systèmes les plus puissants appartiennent en grande partie à des entreprises privées situées dans quelques pays. Une règle véritablement mondiale devrait couvrir les risques militaires, économiques et informationnels sans devenir un outil de contrôle géopolitique ou une barrière protégeant les entreprises déjà dominantes.
La réforme touche enfin à la légitimité. Une institution qui ne reflète pas le poids de l’Afrique, de l’Inde, de l’Amérique latine ou des puissances émergentes risque de perdre l’adhésion nécessaire à ses décisions. Mais une réforme qui ne change que les sièges sans traiter le veto, le financement et l’exécution peut moderniser l’image sans déplacer le pouvoir.
Succession, financement et règles sur l’IA
La première étape est la succession de Guterres. Le profil du prochain secrétaire général montrera quel compromis les membres permanents peuvent accepter et si les États réclament un gestionnaire prudent ou une voix plus indépendante.
Il faudra suivre le projet de cadre multilatéral sur l’IA : composition de l’organe de supervision, accès aux informations des entreprises, règles sur les usages militaires et conséquences en cas de non-respect.
La réforme du Conseil de sécurité devra être évaluée dans les textes, pas les discours. Nombre de sièges, statut permanent, veto, représentation africaine et procédure d’amendement sont les points décisifs.
Enfin, les contributions financières diront si les États veulent réellement une ONU capable d’agir. Un engagement diplomatique sans budget produit une tribune; il ne produit pas une capacité opérationnelle.
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Une institution indispensable parce qu’elle est insuffisante
Ce qui est démontré : Guterres quitte une ONU où les crises s’accumulent, les finances se contractent et les grandes puissances contournent parfois le droit qu’elles ont contribué à écrire. Il propose une réforme du Conseil, une gouvernance mondiale de l’IA et un retour à l’application cohérente de la Charte.
Ce qui demeure inconnu : quels États accepteront de partager du pouvoir, de l’information et de l’argent. Le prochain secrétaire général héritera du même paradoxe tant que la réforme dépendra du consentement de ceux qu’elle doit limiter.
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Questions fréquentes
Quand António Guterres quittera-t-il son poste?
Son deuxième mandat se termine le 31 décembre 2026. Il aura dirigé l’ONU pendant dix ans, depuis janvier 2017. Le prochain secrétaire général sera nommé par l’Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité, ce qui donne aux cinq membres permanents un rôle déterminant puisqu’ils peuvent bloquer une candidature.
Le secrétaire général peut-il arrêter une guerre?
Non, pas seul. Il peut médiatiser, négocier, nommer des envoyés, proposer des accords et mobiliser les agences humanitaires. Les décisions contraignantes les plus fortes passent généralement par le Conseil de sécurité, où cinq États possèdent un veto. Sans consentement des parties ou soutien des grandes puissances, son influence demeure surtout diplomatique.
Que propose Guterres pour l’intelligence artificielle?
Il demande un cadre multilatéral de gestion des risques, un partage d’information sur les dangers émergents, des tests communs et une supervision indépendante crédible. Les détails institutionnels restent à négocier. Les principaux obstacles seront l’accès aux données des entreprises, les usages militaires, la souveraineté technologique et la volonté des États-Unis et de la Chine d’accepter des contraintes externes.
Pourquoi le Conseil de sécurité est-il si difficile à réformer?
La Charte protège la place et le veto des cinq membres permanents. Une réforme importante exige une majorité très élevée des États et la ratification des membres permanents eux-mêmes. Ceux-ci devraient donc approuver une modification susceptible de réduire leur influence. C’est pourquoi les appels à une meilleure représentation sont fréquents, mais les changements structurels rares.
Références principales
Reuters — UN chief calls for AI curbs and end to wars, 22 septembre 2026
Associated Press — UN leaders’ meeting and final Guterres address, 22 septembre 2026
Associated Press — Entrevue de départ avec Guterres, 17 septembre 2026
The Guardian — Superpowers cannot solve world’s problems, 22 septembre 2026







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