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Le boycottage américain change les tablettes — mais pas encore la dépendance alimentaire du Canada

13 sept.
11 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 sept.

Illustration du boycottage des produits américains et le déplacement des achats vers des produits canadiens
La part américaine des importations canadiennes de légumes frais est passée de 69 % en juillet 2023 à 62,6 % en juillet 2026. Illustration : Claire Vue. Source documentaire : Reuters et données gouvernementales canadiennes.

Les fraises viennent davantage du Québec. Des melons arrivent du Brésil. Des détaillants réinstallent leurs feuilles d’érable et identifient les produits touchés par les tarifs.


Le boycottage des produits américains n’est plus seulement une déclaration politique. Il commence à influencer les décisions d’achat des épiciers canadiens.


Mais remplacer une caisse de légumes ne suffit pas à reconstruire un système alimentaire. Derrière le mouvement « Achetez canadien » se trouve une question plus difficile : le Canada possède-t-il les producteurs, les entrepôts, les serres et les réseaux de distribution nécessaires pour que ce choix survive à l’hiver, aux prix et à une éventuelle détente politique?


À retenir


  • La part des États-Unis dans les importations canadiennes de légumes frais est passée de 69 % en juillet 2023 à 62,6 % en juillet 2026.

  • Des épiciers achètent davantage au Québec ou dans d’autres pays, tandis que Loblaw et Metro renforcent l’identification des produits canadiens.

  • Cette évolution ne prouve pas que le boycottage explique à lui seul la baisse de la part américaine.

  • Remplacer un fournisseur américain par un fournisseur étranger diversifie le risque, mais ne rend pas automatiquement le Canada autosuffisant.




Ce qui vient de se passer


Le 12 septembre, Reuters a documenté une transformation des approvisionnements dans plusieurs épiceries canadiennes.


Vince’s Market, qui exploite quatre magasins dans la grande région de Toronto, affirme offrir environ 90 % de fruits et légumes canadiens. L’entreprise achète maintenant certaines fraises au Québec plutôt qu’aux États-Unis.


Mike Dean Local Grocer, présent dans des collectivités rurales de l’Ontario et du Québec, dit vendre davantage de produits provenant notamment de l’Espagne, du Brésil et du Honduras.


Ces décisions ne sont pas uniquement prises en fonction du prix et de la qualité. L’origine est devenue un troisième critère commercial.


Le changement atteint aussi les grandes chaînes. Loblaw a rétabli ses grandes feuilles d’érable dans les sections de produits frais et ses étiquettes « T » pour signaler certains produits américains touchés par les tarifs. Metro affirme continuer de privilégier les produits locaux dans le contexte actuel.


Cette réaction suit l’entrée en vigueur, le 8 septembre, de nouveaux droits canadiens de 15 %, 25 % ou 50 % sur certaines marchandises américaines. Claire Vue a détaillé la liste des contre-tarifs et l’aide fédérale de 7,5 milliards de dollars.


Toutefois, il ne faut pas confondre les deux mécanismes.


Un consommateur peut boycotter un légume américain même s’il n’est pas visé par un nouveau tarif. Un épicier peut changer de fournisseur afin de répondre à sa clientèle, sans que la douane lui impose directement ce changement. La guerre commerciale crée le contexte; chaque déplacement de commande possède ensuite ses propres causes.



Les acteurs et leurs intérêts


Les consommateurs transforment l’origine en critère d’achat


Pendant longtemps, l’origine d’un aliment demeurait secondaire pour une grande partie des acheteurs. Le prix, la fraîcheur et la disponibilité dominaient.


La confrontation avec Washington a politisé l’étiquette.


Acheter une fraise québécoise ou éviter une marque américaine devient une manière d’exprimer son opposition sans attendre une décision gouvernementale. Répété dans des milliers de paniers, ce geste peut modifier les prévisions de vente et les commandes des détaillants.


Le consommateur ne voit toutefois qu’une partie de la chaîne. Un produit transformé au Canada peut contenir des ingrédients étrangers. Une entreprise portant un nom canadien peut appartenir à un groupe américain. Une marque étrangère peut employer des travailleurs et acheter des matières premières au pays.

Le choix politique dépend donc d’une information souvent incomplète.


Les épiciers contrôlent la visibilité


Le boycottage ne fonctionne que si l’origine est suffisamment claire pour orienter l’achat.


Après avoir suscité des critiques en retirant certains repères, Loblaw a annoncé leur retour. Global News rapportait le 26 août que l’entreprise rétablirait les feuilles d’érable et le symbole tarifaire « T » à mesure que les produits seraient identifiés.


Cette décision montre un pouvoir souvent invisible des détaillants. Ils ne produisent pas les aliments, mais contrôlent leur emplacement, leur promotion, leurs étiquettes de tablette et la manière dont les consommateurs les comparent.


Une feuille d’érable peut accélérer un achat. Son absence peut rendre un produit canadien presque indiscernable de son voisin importé.


Le symbole « T » remplit une autre fonction. Il informe le client qu’un produit américain peut avoir été renchéri par un droit de douane. Il protège aussi le détaillant contre l’impression qu’une augmentation provient uniquement de sa marge.


L’étiquette devient donc à la fois un outil d’information, de marketing et de gestion de réputation.


Étalage coloré de légumes frais dans un supermarché de New York.
Une section de légumes dans un supermarché de New York, photographiée le 18 juillet 2025. Photo : Jess Chen/Pexels, licence Pexels.

Les producteurs canadiens reçoivent un signal, pas une capacité immédiate


Une demande accrue peut ouvrir des débouchés aux fermes, serres et transformateurs canadiens.


Elle ne crée pas instantanément de nouvelles terres cultivables, de nouveaux travailleurs ou des installations chauffées pour l’hiver. Une entreprise agricole qui veut augmenter sa production doit parfois investir dans une serre, de l’irrigation, du stockage, de l’emballage et des contrats de transport avant de pouvoir livrer une épicerie.


Ces dépenses reposent sur une question risquée : la demande pour les produits canadiens durera-t-elle assez longtemps pour rembourser l’investissement?

Un boycottage peut se renforcer rapidement. Il peut également diminuer si les relations politiques s’améliorent ou si l’écart de prix devient trop important.

Le producteur doit investir avant de connaître la réponse.


Les gouvernements veulent transformer une réaction en stratégie


Ottawa présente la sécurité alimentaire comme un élément de souveraineté économique.


Le gouvernement prévoit environ trois milliards de dollars sur dix ans pour soutenir des serres et d’autres infrastructures de production intérieure, selon Reuters. Une annonce fédérale antérieure visait aussi les terminaux alimentaires, les pôles régionaux et l’accès des épiciers indépendants aux producteurs.


Le défi ne consiste pas seulement à produire davantage. Il faut permettre à un petit producteur d’atteindre les tablettes sans dépendre entièrement de quelques grands réseaux.


Selon une analyse de Reuters publiée le 11 juin, cinq entreprises contrôlent environ 75 % du marché canadien de l’épicerie. Cette concentration donne aux grandes chaînes un pouvoir considérable sur les volumes, les conditions d’achat, les frais imposés aux fournisseurs et la visibilité en magasin.


L’État peut financer une serre. Il ne garantit pas que sa récolte obtiendra un espace rentable sur une tablette.


Chronologie utile


Février 2025 — Les premières menaces tarifaires généralisées déclenchent un mouvement public visant à acheter davantage de produits canadiens et à éviter certaines marchandises américaines.


2025-2026 — Les détaillants installent des feuilles d’érable, modifient leurs applications et répondent à une multiplication des questions sur l’origine réelle des produits.


21 août 2026 — Les négociations commerciales entre Ottawa et Washington échouent. Les tensions et les appels au boycottage s’intensifient.


26 août — Loblaw confirme le retour de certains repères d’origine et du symbole « T » sur les produits américains touchés par les tarifs.


8 septembre — Les nouveaux contre-tarifs canadiens entrent en vigueur.


12 septembre — Reuters publie des données et des témoignages montrant une diversification des fournisseurs. La part américaine des importations de légumes frais est désormais inférieure à celle observée trois ans plus tôt.


Ce qui est confirmé


La baisse de la part américaine est mesurable.


Les États-Unis fournissaient 69 % des importations canadiennes de légumes frais en juillet 2023. En juillet 2026, cette proportion atteignait 62,6 %, selon les données gouvernementales analysées par Reuters.


Les États-Unis demeurent néanmoins le premier fournisseur du Canada. Ils représentent encore plus de la moitié des importations de fruits et de légumes frais.

Il est également confirmé que certains détaillants ont changé leurs pratiques.


Vince’s Market achète des fraises québécoises et affirme que ses produits frais sont majoritairement canadiens. Mike Dean s’approvisionne davantage en Espagne, au Brésil et au Honduras. Loblaw a rétabli des repères d’origine. Metro dit privilégier l’offre locale.


Les contre-tarifs canadiens sont officiels. Leur existence augmente le coût de certaines importations américaines et peut accélérer la recherche de fournisseurs de remplacement.


Il est enfin confirmé que le mouvement produit des pressions commerciales visibles. Reuters rapporte que des épiciers reçoivent des courriels et commentaires concernant la présence de produits américains. Global News a documenté une réaction publique semblable envers l’étiquetage de Loblaw.


Ce qui fait encore débat


Le boycottage explique-t-il la baisse des importations américaines?


Pas à lui seul.


La comparaison entre juillet 2023 et juillet 2026 montre une évolution réelle, mais elle ne permet pas d’en isoler la cause. Les taux de change, les récoltes, les prix, les conditions météorologiques, les contrats, la disponibilité mexicaine et les coûts de transport peuvent également modifier la provenance des aliments.


Les nouvelles représailles annoncées en août ne peuvent pas expliquer rétroactivement toutes les données de juillet.


Le boycottage constitue un facteur crédible, appuyé par les témoignages des détaillants. Présenter les 6,4 points de recul comme son effet exclusif dépasserait toutefois la preuve.


« Canadien » signifie-t-il entièrement produit au Canada?


Non.


Pour un fruit ou un légume frais, la provenance est généralement directe. Une pomme récoltée au Québec n’est pas une pomme américaine transformée ici.


La situation devient plus complexe pour les produits préparés. Une transformation importante peut être effectuée au Canada avec des ingrédients importés. L’emballage, la propriété de la marque, la fabrication et la matière première peuvent renvoyer à des pays différents.


Une étiquette simplifie nécessairement cette chaîne.


Le problème n’est pas qu’elle soit inutile. C’est qu’elle peut répondre à une question différente de celle du consommateur. « Préparé au Canada » ne signifie pas toujours que les ingrédients ont poussé ici. Une feuille d’érable ne garantit pas qu’aucun dollar ne remonte vers une société étrangère.


La diversification fera-t-elle baisser les prix?


Rien ne le démontre pour l’instant.


Un fournisseur espagnol ou brésilien peut réduire la dépendance envers les États-Unis tout en augmentant la distance, les délais et les risques logistiques. Un produit canadien cultivé sous serre en hiver peut coûter davantage qu’un produit récolté dans un climat plus chaud.


La concurrence entre plusieurs sources peut protéger contre une interruption politique. Elle ne garantit pas que chaque source sera moins chère.


Le Canada peut choisir de payer une partie du coût de la résilience. Il doit simplement éviter de présenter automatiquement cette dépense comme une réduction du coût de la vie.


Les nouvelles chaînes seront-elles permanentes?


Les avis divergent.


Certains détaillants estiment qu’une fois les nouveaux contrats établis, ils ne retourneront pas entièrement aux anciens fournisseurs américains. Ils apprécient la réduction du risque obtenue par la diversification.


D’autres spécialistes soulignent que la géographie demeure puissante. Les États-Unis offrent une proximité, des infrastructures et une capacité agricole difficiles à remplacer. Si les tensions diminuent et que les produits américains redeviennent nettement moins chers, une partie des commandes pourrait revenir.


La permanence du changement ne sera donc pas décidée par le patriotisme seulement. Elle dépendra du prix, de la qualité, des contrats et des investissements réalisés entre-temps.


Ce que cette actualité révèle


Un boycottage collectif peut agir plus vite qu’une politique industrielle.

Les consommateurs modifient leurs achats. Les détaillants craignent de perdre leur clientèle. Les étiquettes reviennent. Les responsables de l’approvisionnement téléphonent à d’autres fournisseurs.


Cette vitesse constitue une force. Elle révèle aussi une limite.

Le consommateur peut déplacer la demande, mais il ne contrôle ni la disponibilité hivernale, ni les entrepôts, ni les ententes d’exclusivité, ni le financement des serres. Il peut demander une fraise canadienne sans pouvoir garantir qu’une ferme possédera la capacité de la produire en février à un prix accessible.


La souveraineté alimentaire se trouve donc à la jonction de trois pouvoirs.


Le premier est le pouvoir d’achat du public. Il rend certains choix commerciaux profitables ou coûteux.


Le deuxième appartient aux détaillants. Dans un marché concentré, quelques entreprises déterminent quels produits atteignent les tablettes et quelle information les accompagne.


Le troisième est celui de l’État. Il peut financer des infrastructures, modifier les règles du commerce interprovincial, imposer des tarifs et soutenir les entreprises pendant leur transition.


Aucun des trois ne suffit seul.


Le dossier révèle également que l’information économique constitue une infrastructure. Sans origine claire, un consommateur ne peut pas utiliser son achat comme signal. Sans données douanières détaillées, on ne peut pas savoir si les importations diminuent réellement. Sans transparence sur les fournisseurs, une promesse de diversification demeure difficile à mesurer.


Enfin, remplacer les États-Unis par plusieurs pays ne correspond pas à l’autosuffisance. C’est une stratégie différente : accepter qu’une partie de l’alimentation demeure importée, mais éviter qu’un seul partenaire puisse interrompre une proportion excessive de l’approvisionnement.


Cette distinction rappelle l’effet décrit dans l’analyse de Claire Vue sur le huard et les pressions commerciales. Une menace peut modifier les décisions avant même d’être appliquée pleinement. Les entreprises cherchent une sécurité politique, même lorsque le nouveau choix n’est pas le moins cher à court terme.



Ce qu’il faudra surveiller


La provenance des importations fournira le premier test. Il faudra comparer les mêmes mois d’une année à l’autre afin de séparer les effets saisonniers d’un changement durable.


Les prix montreront ensuite combien coûte la diversification. Une baisse des importations américaines accompagnée d’une forte hausse au détail ne produirait pas le même bilan qu’une substitution à prix stable.


Les contrats conclus avec des producteurs canadiens seront encore plus révélateurs. Une commande ponctuelle répond à un mouvement d’opinion. Un engagement de plusieurs années peut justifier une nouvelle serre, un entrepôt ou l’embauche de travailleurs.


Il faudra aussi suivre l’évolution des repères en magasin. Si les feuilles d’érable et les symboles tarifaires disparaissent dès qu’une entente politique devient possible, leur fonction aura surtout été promotionnelle. S’ils deviennent permanents et plus précis, ils pourraient transformer durablement la manière de magasiner.


Enfin, les barrières entre les provinces demeurent un obstacle. Il est difficile de parler de marché alimentaire canadien intégré si un détaillant trouve plus simple d’acheter aux États-Unis que dans une autre province.

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Acheter canadien ne suffit pas à produire canadien


Ce qui est démontré est concret.


Des détaillants modifient leurs approvisionnements et leurs étiquettes. Des fruits et légumes du Québec ou de pays autres que les États-Unis occupent davantage de place. La part américaine des importations canadiennes de légumes frais a diminué entre juillet 2023 et juillet 2026.


Ce qui demeure inconnu est tout aussi important.


On ne sait pas quelle portion du recul est causée par le boycottage. On ne sait pas si les nouveaux fournisseurs demeureront compétitifs, si les investissements canadiens augmenteront réellement la production ni combien les ménages accepteront de payer pour conserver ces choix.


Le mouvement « Achetez canadien » possède donc un pouvoir réel, mais conditionnel.

Il peut pousser les détaillants à chercher ailleurs. Pour devenir une stratégie durable, il doit maintenant produire quelque chose de plus difficile qu’une feuille d’érable sur une tablette : des contrats stables, une information précise et une capacité canadienne qui demeure viable après la prochaine manchette.


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Questions fréquentes


Le Canada importe-t-il moins de légumes des États-Unis?

La part américaine des importations canadiennes de légumes frais est passée de 69 % en juillet 2023 à 62,6 % en juillet 2026, selon les données gouvernementales analysées par Reuters. Les États-Unis demeurent toutefois le principal fournisseur et représentent toujours plus de la moitié des importations. Cette comparaison montre une diversification réelle, mais elle ne permet pas d’attribuer tout le recul au boycottage.


Un produit « préparé au Canada » est-il entièrement canadien?

Pas nécessairement. Cette mention peut indiquer qu’une transformation importante a eu lieu au Canada, même si certains ingrédients proviennent de l’étranger. Pour les fruits et légumes frais, la provenance est généralement plus directe. Pour un produit transformé, il faut distinguer l’origine des ingrédients, le lieu de fabrication, le siège de l’entreprise et la propriété de la marque.


Acheter canadien fera-t-il diminuer le prix des aliments?

Ce n’est pas garanti. Une production locale accrue peut réduire certains risques de transport et soutenir la concurrence, mais les serres, l’énergie, la main-d’œuvre et les infrastructures ont un coût. Des fournisseurs étrangers autres qu’américains peuvent aussi être plus éloignés. La diversification vise d’abord à diminuer la dépendance envers une seule source; son effet net sur les prix devra être mesuré produit par produit.


Le Canada peut-il devenir autosuffisant en fruits et légumes?

Une autosuffisance complète est peu réaliste avec le climat canadien et les habitudes alimentaires actuelles. Le pays peut néanmoins augmenter sa production sous serre, améliorer le stockage, prolonger les saisons et diversifier ses importations. L’objectif le plus crédible est une meilleure résilience : produire davantage ici et éviter qu’un seul pays fournisse une part trop importante des aliments difficiles à cultiver toute l’année.


Références principales



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