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Après les tarifs, Trump peut-il décider de la valeur du huard?

il y a 1 jour
11 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 20 heures

Un huard canadien pris entre les marchés financiers et une presse commerciale américaine.
Donald Trump peut multiplier les menaces contre le Canada, mais la valeur du huard demeure déterminée par des forces économiques qu’il ne contrôle pas directement. Illustration : Claire Vue Info

Donald Trump juge maintenant « inacceptable » l’écart entre le dollar canadien et le dollar américain. Après l’échec des dernières négociations commerciales et au moment où la riposte tarifaire canadienne entre en vigueur, cette nouvelle accusation soulève une question plus sérieuse qu’elle en a l’air : le président américain peut-il réellement agir sur la valeur du huard — ou vient-il surtout de choisir un nouveau motif pour faire pression sur le Canada?


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Trump ne peut pas fixer la valeur du huard. Mais il peut décider que le Canada mérite d’être puni pour cette valeur.


C’est ce qui rend sa dernière sortie plus troublante qu’un simple message publié sur les réseaux sociaux.


Dimanche, le président américain a déclaré que l’« imbalance » entre la monnaie canadienne et le dollar américain était devenue inacceptable. Le message ne définissait ni la nature exacte de ce déséquilibre, ni la valeur souhaitée du huard, ni le moyen que Washington comptait employer pour la modifier.


Il arrivait pourtant à un moment très précis.


Les négociations commerciales entre Ottawa et Washington venaient d’échouer. Le Canada s’apprêtait à imposer sa riposte sur 27,6 milliards de dollars de produits américains. Puis, dès le lendemain, Trump s’en prenait directement à Bombardier et exigeait que l’entreprise construise davantage aux États-Unis si elle voulait continuer d’y vendre ses avions.



Le huard est-il donc le prochain front d’une guerre commerciale? Ou seulement le prochain prétexte?


Et si la menace était réelle?


Commençons par prendre Trump au sérieux.


Selon le taux quotidien de la Banque du Canada, un dollar canadien vaut actuellement un peu plus de 72 cents américains. Pour une entreprise canadienne qui vend aux États-Unis, cette différence peut créer un avantage : ses coûts sont souvent payés en dollars canadiens, alors que ses revenus peuvent être encaissés en dollars américains.


Vu de Washington, cet avantage peut être présenté comme une forme de concurrence déloyale. Pas nécessairement parce que le Canada manipule sa monnaie, mais parce que le résultat ressemble, politiquement, à ce que Trump dénonce depuis des années : des produits étrangers rendus artificiellement moins chers sur le marché américain.


Le président dispose aussi de plusieurs leviers.


Il peut imposer ou menacer d’imposer des tarifs. Il peut limiter l’accès au marché américain. Il peut faire pression sur la Réserve fédérale pour obtenir des taux d’intérêt plus bas. Avec l’accord du président, le Trésor américain peut même intervenir sur les marchés des changes par l’intermédiaire de son fonds de stabilisation.


Pris ensemble, ces pouvoirs pourraient sembler énormes. Les États-Unis représentent un marché trop important pour que le Canada puisse simplement hausser les épaules. Une menace contre Bombardier, l’acier, l’aluminium ou l’automobile peut modifier des investissements avant même qu’une mesure soit juridiquement adoptée.


Le scénario alarmiste serait donc le suivant : Trump accuse le Canada de profiter d’un huard faible, exige une correction et utilise l’accès au marché américain comme moyen de coercition. Ottawa se retrouve alors devant un choix impossible : accepter de nouvelles concessions ou laisser des secteurs entiers vivre sous la menace permanente de représailles.


Dans cette lecture, le message sur le huard n’est pas une improvisation. Il serait le début d’une offensive destinée à forcer le Canada à modifier sa politique économique.


Cette hypothèse ne peut pas être balayée d’un revers de main. Mais il faut encore vérifier ce que Trump contrôle réellement — et ce qu’il semble chercher.


Pourquoi des gens sérieux peuvent y croire


L’idée d’une stratégie américaine sur le dollar ne sort pas de nulle part.


Trump réclame depuis longtemps des taux d’intérêt plus faibles. Le 4 septembre, il a de nouveau lié les déficits commerciaux américains au niveau des taux et menacé de réduire les échanges avec certains pays si la Réserve fédérale ne les abaissait pas. En février, son secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, avait aussi présenté la baisse du dollar comme un retour vers un niveau plus naturel, favorable aux exportations américaines.


Autrement dit, au sein de l’administration Trump, certaines voix souhaitent bel et bien réduire l’avantage que procure un dollar américain fort aux exportateurs étrangers.


Washington possède aussi un outil officiel d’intervention : l’Exchange Stabilization Fund. Le Trésor peut vendre des dollars américains et acheter des devises étrangères afin de tenter de faire baisser le billet vert. Une telle opération pourrait, en théorie, faire monter le dollar canadien par rapport au dollar américain.


Il existe donc un pouvoir réel. Il ne faut pas prétendre le contraire.


Mais ce pouvoir a des limites importantes. D’après la Réserve fédérale de New York, les interventions américaines sur les changes sont rares depuis le milieu des années 1990. Elles ont historiquement été plus crédibles lorsqu’elles étaient coordonnées avec d’autres banques centrales. Et les réserves officielles américaines destinées aux interventions sont surtout détenues en euros et en yens, pas en dollars canadiens.


Il y a ensuite le levier commercial.


Un tarif peut réduire la compétitivité d’un produit canadien aux États-Unis. Une menace d’exclusion peut pousser une entreprise à déplacer une partie de sa production. Le message lancé à Bombardier est, de ce point de vue, beaucoup plus concret que celui sur le huard : Trump affirme essentiellement que l’accès au marché américain doit être conditionnel à une production américaine.


Voilà pourquoi la menace mérite d’être examinée. Même lorsqu’elle repose sur une prémisse économique fragile, elle peut produire des décisions bien réelles dans les salles de conseil, les chaînes d’approvisionnement et les usines.


Bombardier illustre aussi la contradiction. L’entreprise compte environ 3 500 employés aux États-Unis, s’approvisionne auprès de quelque 2 800 fournisseurs américains et dépense plus de 2,5 milliards de dollars par année dans ce pays. Frapper Bombardier ne revient donc pas à frapper une entreprise étrangère isolée. Cela atteint aussi un réseau américain profondément intégré.


Bombardier Global 7500 présenté au salon EBACE 2018, exemple d’entreprise canadienne visée par les menaces commerciales américaines.
Bombardier Global 7500 à EBACE 2018. Photo : Matti Blume, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

La menace peut nuire. Cela ne signifie pas encore que sa justification tient debout.


Ce que les faits changent


Le premier fait est le plus simple : la Banque du Canada ne fixe pas la valeur du huard.


Le dollar canadien flotte. Sa valeur est déterminée en continu par l’offre et la demande sur les marchés des changes : prix des matières premières, perspectives économiques, écarts de taux d’intérêt, appétit pour le risque, commerce international et confiance des investisseurs.


Ottawa pourrait intervenir exceptionnellement, mais il ne le fait pratiquement jamais. La dernière intervention de la Banque du Canada pour soutenir le huard remonte à septembre 1998.


Siège de la Banque du Canada à Ottawa, où la politique monétaire canadienne est décidée.
Siège de la Banque du Canada, Ottawa. Photo : shankar s., CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Donald Trump ne peut donc pas ordonner au Canada de placer le huard à 80 cents, à 90 cents ou à parité. Il peut influencer certaines forces qui agissent sur la monnaie. Il ne peut pas en garantir le résultat.


Le deuxième fait affaiblit encore davantage l’accusation : rien n’indique que le Canada manipule sa monnaie.


Dans son rapport de juillet 2026, le Trésor américain inscrit une intervention canadienne nette de zéro. Le Canada ne figure pas sur sa liste de surveillance. Le rapport conclut qu’aucun grand partenaire commercial des États-Unis n’a manipulé sa monnaie pendant la période examinée.


Même l’ACEUM va dans cette direction. Son chapitre sur les politiques macroéconomiques affirme le principe de taux de change déterminés par le marché et demande aux pays d’éviter les dévaluations compétitives. Il exclut toutefois la conduite ordinaire de la politique monétaire de son champ d’application.


Le Canada n’est donc pas en train de maintenir officiellement son dollar à un niveau choisi pour tromper les États-Unis.


Il y a surtout une contradiction que la déclaration de Trump ne peut pas résoudre.


Les recherches de la Banque du Canada montrent que la faiblesse récente du huard provient en grande partie de l’incertitude entourant la politique commerciale américaine. Les menaces tarifaires augmentent la prime de risque exigée pour détenir des actifs canadiens. Elles réduisent les perspectives d’exportation, d’investissement et de croissance. Toutes choses qui peuvent faire baisser le dollar canadien.


Autrement dit, Trump dénonce un écart de change que ses propres menaces peuvent contribuer à élargir.


Et de nouveaux tarifs américains n’offriraient aucune garantie de faire monter le huard. Si ces tarifs réduisent les exportations canadiennes et affaiblissent l’économie, ils peuvent au contraire exercer une pression supplémentaire à la baisse sur notre monnaie.


C’est ici que mon raisonnement a changé.


Au départ, la sortie de Trump pouvait annoncer une bataille monétaire. Mais plus on examine les instruments disponibles, l’absence de preuve de manipulation et l’effet probable des tarifs, moins cette explication suffit.


Ce fait ne fait pas disparaître le problème. Il le déplace.


Le huard comme prétexte industriel


Je ne crois pas que Trump possède, pour l’instant, un plan précis pour fixer la valeur du huard.


Je crois plutôt qu’il transforme une conséquence normale du marché des changes en accusation d’injustice afin d’obtenir de nouvelles concessions du Canada et de pousser les entreprises à produire davantage aux États-Unis.


La séquence compte.


Les négociations commerciales échouent. Le Canada maintient sa riposte tarifaire. Trump découvre soudain que l’écart entre les deux monnaies, qui existe depuis des années, n’est plus acceptable. Puis il vise Bombardier et formule une exigence beaucoup plus claire : si une entreprise veut le marché américain, elle doit construire en sol américain.


On ne peut pas prouver, à partir de ces seuls messages, que Trump agit par humiliation, par vengeance ou parce que son ego aurait été blessé. Ce serait lui prêter un état d’esprit que les documents ne permettent pas d’établir.


On peut toutefois observer qu’il n’a pas obtenu l’entente qu’il attendait du Canada et qu’il cherche immédiatement un nouveau terrain de pression. La dimension politique et personnelle de la réaction est donc plausible. Elle ne doit simplement pas être présentée comme un fait démontré.


Mon niveau de confiance est modéré à élevé : l’hypothèse industrielle explique mieux la suite des événements que celle d’un plan monétaire déjà construit.


Le huard n’est pas un problème que Trump vient de découvrir. C’est le prochain prétexte qu’il vient de choisir.


Le meilleur contre-argument est sérieux : Trump pourrait préparer une stratégie plus large de dépréciation du dollar américain. Ses pressions sur la Réserve fédérale, les propos de son secrétaire au Commerce et les pouvoirs du Trésor rendent ce scénario crédible.


Mais il manque encore les éléments décisifs : aucune cible de change, aucun ordre d’intervention, aucune accusation documentée de manipulation canadienne et aucune démarche formelle liée au chapitre monétaire de l’ACEUM. Même le Trésor continue officiellement de défendre une politique de dollar fort.


Je changerais d’avis si la Maison-Blanche ou le Trésor publiait une cible précise pour le dollar canadien, annonçait des achats de huards, sollicitait une intervention coordonnée, déclenchait une consultation officielle sous l’ACEUM ou liait explicitement des concessions canadiennes à un objectif de taux de change.


Pour l’instant, nous n’en sommes pas là.


Une menace à discréditer — sans la sous-estimer


Il faut commencer à discréditer la prétention derrière la menace.


La valeur nominale d’une monnaie n’est pas, à elle seule, une mesure de justice commerciale. Un dollar canadien à 72 cents ne prouve ni fraude, ni manipulation, ni exploitation. Les unités monétaires n’ont d’ailleurs aucune raison économique de tendre naturellement vers la parité.


Mais discréditer la prémisse ne veut pas dire minimiser les dommages possibles.


Les menaces répétées peuvent retarder des investissements, augmenter les coûts de financement, fragiliser le huard et pousser des entreprises à déplacer des activités pour acheter une forme de sécurité politique. Une menace mal fondée peut devenir économiquement efficace si tout le monde commence à agir comme si elle allait se réaliser.


C’est précisément le piège.


Le Canada ne doit ni accepter le récit selon lequel il manipule sa monnaie, ni faire comme si les paroles de Trump n’avaient aucune conséquence. Il doit exiger des critères, des preuves et des mécanismes précis, tout en protégeant les secteurs exposés et en accélérant la diversification de ses marchés.


La véritable question n’est peut-être pas de savoir si Trump peut décider de la valeur du huard.


C’est de savoir combien il peut nous faire payer chaque fois que le marché décide quelque chose qui lui déplaît.


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Questions fréquentes


Non. Le dollar canadien flotte et sa valeur est déterminée par les marchés. Le président américain peut toutefois agir sur plusieurs facteurs qui influencent le taux de change : tarifs, accès au marché américain, politique budgétaire, pression sur la Réserve fédérale et, exceptionnellement, intervention du Trésor sur les devises. Ces outils peuvent déplacer le rapport entre les deux dollars, mais aucun ne permet de garantir une valeur précise du huard.

Ils pourraient tenter de l’influencer, mais pas en contrôler le résultat. Une vente de dollars américains contre des dollars canadiens pourrait théoriquement faire monter le huard. Une baisse marquée des taux américains pourrait aussi affaiblir le billet vert. Cependant, les marchés réagiraient en même temps aux perspectives économiques, aux tarifs, aux prix des matières premières et aux décisions de la Banque du Canada. Une action unilatérale aurait donc un effet incertain et possiblement temporaire.

Rien ne le démontre. Le rapport de juillet 2026 du Trésor américain indique une intervention canadienne nette de zéro et ne place pas le Canada sur sa liste de surveillance. La Banque du Canada laisse normalement le marché déterminer la valeur du huard; sa dernière intervention pour soutenir la monnaie remonte à 1998. Un huard faible peut aider certains exportateurs, mais cet avantage n’est pas la preuve d’une manipulation gouvernementale.

Parce qu’il peut rendre certains produits canadiens moins chers pour les acheteurs américains. Une entreprise qui paie ses coûts en dollars canadiens et vend en dollars américains peut bénéficier du taux de change. Mais l’effet n’est pas uniforme : beaucoup de chaînes de production sont intégrées, des entreprises canadiennes achètent des intrants américains et un huard faible renchérit ces achats. Il faut donc examiner chaque secteur plutôt que traiter le taux de change comme une subvention générale.

Pas nécessairement — ils pourraient même le faire baisser. Des tarifs qui réduisent les exportations et l’investissement au Canada assombrissent les perspectives de croissance. Cette faiblesse peut pousser les marchés à vendre le dollar canadien. La Banque du Canada a déjà constaté que l’incertitude liée aux menaces tarifaires américaines avait joué un rôle important dans la dépréciation récente du huard. Le remède proposé par Trump risque donc d’aggraver le phénomène qu’il dénonce.

Non. La parité est un chiffre psychologiquement marquant, pas une mesure naturelle d’équité. La valeur d’une unité monétaire dépend de son histoire, de la taille de l’économie, des taux d’intérêt, de l’inflation et de nombreux autres facteurs. Le yen japonais vaut une fraction d’un dollar américain sans que cela prouve automatiquement une concurrence déloyale. Ce qui compte, ce sont les politiques et leurs effets, pas l’égalité numérique entre deux unités.

Il faudrait voir des actes précis : une cible de change annoncée, un ordre du Trésor d’acheter des dollars canadiens, une demande d’intervention coordonnée, une consultation formelle sous l’ACEUM ou des concessions explicitement conditionnelles à une valeur du huard. En l’absence de tels gestes, l’hypothèse la mieux appuyée demeure celle d’un message de pression commerciale et industrielle plutôt que d’une politique monétaire complète. ---

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