Terres rares au Myanmar : la chaîne mondiale s’approvisionne au cœur d’une économie de guerre

Les terres rares extraites au Myanmar alimentent une chaîne mondiale qui passe principalement par les usines chinoises avant d’atteindre les fabricants d’électronique, de moteurs, de véhicules électriques et d’éoliennes.
Un nouveau rapport des Nations unies montre l’envers de cette chaîne : depuis le coup d’État de 2021, des centaines de sites miniers sont apparus dans des régions où l’autorité est fragmentée entre l’armée, des milices et des organisations ethniques armées. Les revenus peuvent financer les acteurs du conflit pendant que les produits chimiques contaminent les terres, les rivières et les populations.
À retenir
L’ONU décrit la situation des droits humains au Myanmar comme ayant atteint un nouveau plancher.
Au moins 8 075 civils auraient été tués par les forces militaires depuis le coup d’État de 2021; l’ONU estime que le bilan réel est probablement plus élevé.
Environ 3,6 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays et 12,4 millions vivent une situation de faim aiguë.
L’armée du Myanmar et l’Armée d’Arakan sont toutes deux accusées de violations systématiques contre les Rohingyas.
L’ONU a repéré 302 nouveaux sites d’extraction de terres rares dans l’État kachin depuis 2021.
Dans l’État shan, le nombre de sites observés serait passé de 12 avant le coup d’État à 85.
La valeur des flux commerciaux de terres rares aurait culminé à environ 1,4 milliard de dollars américains en 2023, principalement à destination de la Chine.
La présence d’un minerai dans un moteur ou un appareil ne permet généralement pas au consommateur d’en connaître la mine d’origine.
Ce qui vient de se passer
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a publié, le 25 août, un rapport couvrant la période de juin 2025 à mai 2026.
Son constat ne porte pas seulement sur la poursuite des combats. Il décrit un système dans lequel la violence, l’effondrement de l’autorité publique et l’exploitation des ressources se renforcent mutuellement.
Selon le compte rendu du rapport publié par l’ONU, l’armée continue d’utiliser les frappes aériennes, les incendies et les restrictions à l’aide humanitaire pour contrôler la population.
L’ONU attribue aux forces militaires au moins 8 075 morts civiles depuis le coup d’État du 1er février 2021. Ce bilan comprend 1 774 femmes et 1 074 enfants, mais il serait vraisemblablement incomplet.
Les conséquences dépassent les morts directement documentées. Environ 3,6 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays. Quelque 12,4 millions font face à une faim aiguë, tandis qu’environ 400 000 femmes enceintes, mères et enfants souffrent de malnutrition aiguë.
La situation des Rohingyas demeure particulièrement grave. L’ONU accuse l’armée du Myanmar, mais aussi l’Armée d’Arakan, qui contrôle maintenant une grande partie de l’État de Rakhine, d’avoir commis des violations systématiques.
Les actes recensés comprennent des meurtres, de la torture, des détentions arbitraires, du travail forcé, du recrutement forcé, des violences sexuelles et des déplacements. L’Armée d’Arakan est également accusée d’empêcher certaines familles rohingyas de retourner sur leurs terres tout en y installant d’autres populations.
Reuters a sollicité les deux organisations, qui n’avaient pas répondu au moment de la publication de son article.
Les acteurs et leurs intérêts
L’armée cherche des revenus et le contrôle du territoire
L’armée birmane a renversé le gouvernement élu d’Aung San Suu Kyi en 2021. Elle n’a toutefois jamais réussi à reprendre le contrôle stable de l’ensemble du pays.
Les combats se déroulent maintenant dans les 14 États et régions du Myanmar. L’armée conserve l’aviation, une partie importante de l’appareil administratif et des intérêts économiques, mais elle dépend aussi de réseaux capables de produire des revenus hors des circuits financiers ordinaires.
Les ressources naturelles remplissent cette fonction depuis longtemps. Le jade, les rubis, le bois, l’or, l’opium et les drogues synthétiques ont successivement enrichi des institutions militaires, des entreprises liées au pouvoir, des organisations ethniques et des réseaux criminels.
Les terres rares ajoutent une ressource particulièrement stratégique à cette économie.
Les organisations armées contrôlent les points d’extraction
Le terme « rebelles » masque une réalité fragmentée.
Le Myanmar compte plusieurs organisations ethniques armées qui disposent de leurs propres territoires, administrations, forces militaires et entreprises. Certaines combattent ouvertement la junte. D’autres ont négocié des arrangements leur permettant d’exploiter des ressources ou de taxer le commerce.
Dans l’État kachin, des mines ont été contrôlées par des milices alliées à l’armée, mais aussi par des territoires relevant de l’Organisation pour l’indépendance kachin.
Global Witness souligne que les groupes ennemis peuvent poursuivre des objectifs politiques très différents tout en partageant un même intérêt économique : obtenir une partie des revenus miniers.
Cela ne prouve pas que tous les acteurs possèdent les mêmes responsabilités dans la guerre ou commettent des violations de même ampleur. Cela montre que l’économie extractive peut survivre aux changements de contrôle territorial.
La Chine contrôle le passage industriel
Les minerais lourds extraits au Myanmar comprennent notamment le dysprosium et le terbium. Ces éléments servent à fabriquer des aimants permanents capables de résister à des températures élevées.
Le Myanmar possède les gisements, mais la Chine contrôle plus de 90 % de la capacité mondiale de transformation des terres rares, selon les données citées dans l’enquête de Rest of World et Grist.
Les minerais traversent donc la frontière pour être séparés, raffinés et transformés en métaux ou en aimants. Ceux-ci sont ensuite vendus à d’autres fabricants.
Cette succession d’étapes brouille l’origine du produit. Une entreprise peut savoir de quel fabricant chinois provient son aimant sans savoir de quelle montagne, de quel négociant ou de quel territoire armé provenait le minerai.
Les fabricants mondiaux profitent d’une chaîne opaque
Les terres rares lourdes sont utilisées dans les moteurs électriques, l’électronique grand public, l’industrie, certaines technologies militaires, les éoliennes et les véhicules électriques.
Une entreprise occidentale peut acheter un moteur assemblé dans un pays, contenant un aimant produit dans un autre, à partir de matériaux raffinés en Chine et extraits au Myanmar.
Chaque intermédiaire ajoute une distance commerciale entre le produit final et la mine.
Cette architecture rappelle la manière dont des fonctions publiques peuvent devenir dépendantes d’écosystèmes privés difficiles à vérifier. La responsabilité demeure officiellement répartie entre plusieurs acteurs, mais la connaissance essentielle — ici, l’origine exacte du minerai — se perd au fil de la chaîne.
Les populations locales absorbent les coûts
L’extraction décrite dans le nord du Myanmar utilise notamment une méthode appelée lixiviation in situ. Des solutions chimiques, souvent à base de sulfate d’ammonium, sont injectées dans les montagnes afin de dissoudre les minerais recherchés.
Le liquide chargé de métaux est ensuite recueilli plus bas. Les installations peuvent être rapidement démontées, mais les sols, les bassins et les résidus demeurent.
Selon l’ONU, les rejets ont contaminé des cours d’eau et des terres agricoles. Des communautés rapportent des maladies chroniques, des fausses couches, la disparition des poissons et la mort d’animaux ayant consommé l’eau.
La pollution dépasse maintenant les frontières. Des analyses effectuées dans des rivières se dirigeant vers la Thaïlande ont révélé des concentrations élevées d’arsenic, de plomb, de mercure et de manganèse.

La chronologie utile
2017 — Exode massif des Rohingyas. Une campagne militaire force des centaines de milliers de personnes à fuir vers le Bangladesh.
1er février 2021 — Coup d’État. L’armée renverse le gouvernement élu et arrête ses dirigeants. Une résistance civile, puis armée, s’étend dans le pays.
2021 — Le Myanmar devient une source centrale. Selon Global Witness, le pays dépasse la Chine comme première source mondiale de certaines terres rares lourdes.
2023 — Le commerce atteint un sommet. La Chine importe environ 41 700 tonnes d’oxydes de terres rares lourdes du Myanmar. La valeur des flux commerciaux aurait atteint 1,4 milliard de dollars américains.
2024 et 2025 — Le contrôle des mines change. Les avancées d’organisations ethniques armées perturbent les exportations et déplacent les revenus entre les groupes.
Du 28 décembre 2025 au 25 janvier 2026 — Élections organisées par l’armée. Human Rights Watch décrit un processus préparé dans un contexte de répression et d’exclusion de l’opposition.
De juin 2025 à mai 2026 — Période examinée par l’ONU. Les violations, les déplacements, la faim et l’économie clandestine continuent de s’étendre.
25 août 2026 — Publication du rapport. L’ONU relie explicitement la crise des droits humains à la croissance d’une économie de conflit comprenant les terres rares.
Ce qui est confirmé

L’expansion physique des mines est fortement documentée par l’imagerie satellite.
L’ONU recense 302 nouveaux sites dans l’État kachin depuis le coup d’État. Dans l’État shan, le nombre de sites observés serait passé de 12 à 85.
Les données douanières chinoises confirment également des importations massives. De 2017 à 2024, la Chine aurait importé plus de 290 000 tonnes métriques de terres rares du Myanmar, soit environ les deux tiers de ses importations totales pendant cette période.
Il est aussi établi que la Chine domine la transformation mondiale de ces minerais et que les aimants qui en résultent entrent dans plusieurs secteurs civils et militaires.
Les conséquences environnementales sont documentées par des images, des analyses de l’eau et des témoignages de travailleurs et de résidents.
Ce qu’on ne peut pas établir avec la même précision est le parcours de chaque kilogramme de minerai, la répartition exacte des revenus entre les groupes armés et la présence de minerais du Myanmar dans un produit ou une marque en particulier.
Ce qui fait encore débat
La transition énergétique finance-t-elle directement la guerre?
La demande liée aux véhicules électriques et aux éoliennes contribue au marché des aimants permanents. Elle n’en représente toutefois pas la totalité.
Les moteurs industriels et l’électronique grand public constituaient près de 60 % de la demande mondiale d’aimants au néodyme-fer-bore en 2020, selon les données du département américain de l’Énergie citées par Rest of World. Les véhicules électriques et l’éolien en mer représentaient environ 20 %.
La transition énergétique augmente donc la pression sur les minerais, mais elle n’a pas créé à elle seule la guerre civile, les structures militaires ou l’économie clandestine du Myanmar.
Le lien démontré est plus précis : la croissance de la demande internationale augmente la valeur d’une ressource contrôlée dans plusieurs régions par des acteurs armés.
Peut-on identifier les entreprises qui utilisent ces minerais?
Rarement avec certitude.
Global Witness estime que la présence de terres rares du Myanmar dans les moteurs de grandes marques occidentales est très probable. L’organisation ne peut toutefois pas attribuer chaque minerai à chaque produit final.
Les entreprises interrogées invoquent leurs politiques d’approvisionnement, le recyclage ou les garanties de leurs fournisseurs. Le problème est que ces garanties s’arrêtent souvent au raffineur ou au fabricant d’aimants.
La transparence disponible ne permet donc ni d’innocenter toute la chaîne ni d’accuser indistinctement toutes les marques.
Faut-il interdire les importations?
Une interdiction pourrait réduire les revenus d’acteurs armés et obliger les fabricants à développer le recyclage ou des technologies de remplacement.
Elle pourrait aussi supprimer des emplois dont dépendent des communautés déjà appauvries, déplacer les routes commerciales ou renforcer la contrebande.
Global Witness juge qu’un approvisionnement responsable au Myanmar est actuellement impossible et recommande un désengagement accompagné de mesures pour les travailleurs et les communautés. D’autres spécialistes privilégient une traçabilité accrue et des règles adaptées aux territoires administrés par des autorités non reconnues.
Le choix réel ne se limite donc pas à acheter ou ne pas acheter. Il faut déterminer qui paiera la sortie de cette dépendance.
Ce que cette actualité révèle
Un produit peut être présenté comme propre parce qu’il ne brûle pas de carburant pendant son utilisation. Cette définition ne dit rien de la mine, du raffinage, du transport ni du régime politique qui contrôle la ressource.
La concentration du pouvoir économique face à la crise écologique apparaît ici sous une forme transnationale. Quelques acteurs contrôlent la transformation d’un minerai essentiel, tandis que les coûts environnementaux sont déplacés vers des communautés qui possèdent peu de moyens pour imposer leurs conditions.
Le manque de traçabilité n’est pas seulement un défaut administratif. Il protège le fonctionnement du marché.
Chaque entreprise peut affirmer ne pas acheter directement à une milice. Le fabricant achète un aimant, son fournisseur achète un métal raffiné et le raffineur agrège des minerais provenant de plusieurs négociants.
Personne ne doit nécessairement organiser l’ensemble pour que le résultat soit cohérent : la demande mondiale produit de la valeur, l’opacité réduit le risque juridique et les acteurs armés captent les revenus disponibles.
Ce qu’il faudra surveiller
La publication du rapport détaillé permettra de vérifier la méthodologie complète, les cartes, les témoignages et la répartition géographique des sites.
Il faudra suivre les réponses de l’armée du Myanmar, de l’Armée d’Arakan, de l’Organisation pour l’indépendance kachin et du gouvernement chinois.
Les données douanières montreront si les perturbations récentes ont réellement réduit les exportations ou simplement déplacé les routes et les intermédiaires.
Les analyses de l’eau en Thaïlande permettront aussi de mesurer l’étendue de la contamination transfrontalière.
Enfin, les fabricants devront préciser jusqu’où remonte leur vérification : au vendeur de l’aimant, au raffineur, au négociant ou jusqu’à la mine.
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La mine reste invisible dans le produit final
Ce qui est démontré est déjà considérable. Les mines de terres rares se sont multipliées depuis le coup d’État. Leur production passe principalement par la Chine. Les revenus circulent dans des territoires armés pendant que les dommages environnementaux atteignent les communautés locales et les pays voisins.
Il est également démontré que les Rohingyas continuent de subir des violations systématiques de la part de plusieurs forces contrôlant l’État de Rakhine.
Ce qui demeure inconnu est le parcours détaillé des minerais. On ne sait pas quelle proportion exacte finance chaque organisation ni quels produits finis contiennent des matériaux provenant de chaque mine.
Cette incertitude ne rend pas le problème hypothétique. Elle en révèle le mécanisme principal.
La chaîne fonctionne précisément parce que l’origine devient de moins en moins visible à mesure que le minerai se rapproche du consommateur.
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Questions fréquentes
À quoi servent les terres rares extraites au Myanmar?
Le Myanmar fournit surtout des terres rares lourdes comme le dysprosium et le terbium. Elles servent à fabriquer des aimants permanents capables de conserver leurs propriétés à température élevée. Ces aimants sont utilisés dans l’électronique, les moteurs industriels, certains équipements militaires, les véhicules électriques et les éoliennes. Les minerais sont principalement exportés vers la Chine, qui domine leur séparation, leur raffinage et la fabrication mondiale d’aimants.
Les véhicules électriques financent-ils directement les groupes armés?
On ne peut pas relier automatiquement un véhicule précis à une mine ou à une organisation armée. La chaîne passe par des négociants, des raffineries et des fabricants d’aimants. La demande des véhicules électriques contribue cependant au marché mondial des terres rares lourdes. L’ONU et plusieurs enquêtes montrent que les revenus miniers circulent dans des territoires contrôlés par des acteurs armés, ce qui crée un risque sérieux de financement du conflit.
Pourquoi l’extraction contamine-t-elle autant l’environnement?
Dans plusieurs mines, une solution chimique est injectée dans la montagne pour dissoudre les terres rares, puis récupérée dans des bassins. Lorsque les installations sont mal conçues ou abandonnées, les produits chimiques et les métaux peuvent atteindre les sols, les terres agricoles et les cours d’eau. L’ONU rapporte des concentrations élevées d’arsenic, de plomb, de mercure et de manganèse jusque dans des rivières coulant vers la Thaïlande.
Pourquoi est-il si difficile de retracer l’origine des minerais?
Le minerai change plusieurs fois de forme et de propriétaire. Il peut être mélangé à d’autres minerais, raffiné en Chine, transformé en métal, intégré à un aimant, puis vendu dans un moteur assemblé ailleurs. Les obligations de vérification s’arrêtent souvent au fournisseur direct. Une entreprise peut donc connaître le fabricant de son composant sans connaître la mine, le négociant ou l’autorité armée qui a initialement contrôlé l’extraction.
Références principales
Le rapport de l’ONU sur les droits humains et l’économie de conflit — Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, 25 août 2026.
Les principaux constats et données du rapport — Reuters, 25 août 2026.
Le coût caché des mines de terres rares du Myanmar — Rest of World et Grist, 23 juillet 2026.
L’expansion des mines et la chaîne mondiale des aimants — Global Witness, 23 mai 2024.
La situation des droits humains au Myanmar en 2025 — Human Rights Watch, 2026.







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