top of page
CLAIRE-VUE-logo

CLAIRE VUE INFO

ARTICLES

La culture du vide nous rend-elle vraiment stupides?

14 août
19 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 août


Une personne consulte son téléphone devant un immense flux de vidéos, entourée de créatures absurdes générées par intelligence artificielle.
La « culture du vide » ne réside peut-être pas dans une vidéo précise, mais dans le flux qui met continuellement en concurrence contenus absurdes, réactions et créations synthétiques.

Brainrot, vidéos absurdes générées par IA, défilement infini : le récit d’une épidémie qui détruirait notre intelligence s’est installé jusque dans notre vocabulaire. Les preuves racontent une histoire moins simple — et révèlent un système peut-être plus difficile à combattre.


 Écoutez notre épisode sur le sujet:




Un requin avec des espadrilles. Une ballerine avec une tasse de cappuccino à la place de la tête. Des voix artificielles qui débitent du faux italien. Des enfants qui répètent des mots qu’aucun adulte autour d’eux ne comprend.

Puis le doigt remonte.


Une dispute. Une recette volontairement ratée. Un créateur qui gaspille de la nourriture. Un défi dangereux. Une fausse nouvelle. Un animal généré par intelligence artificielle. Une publicité qui ressemble à une confession. Une vidéo qui promet une réponse et attend quarante secondes avant de la donner.

Puis le doigt remonte encore.


On appelle ça le brainrot. Le pourrissement du cerveau.


Oxford en a fait son mot de l’année 2024, puis l’a ajouté à son dictionnaire en juin 2025. La définition parle d’une perte perçue d’intelligence ou d’esprit critique attribuée à la surconsommation de contenu insignifiant. Le mot contient déjà toute l’angoisse : quelque chose entrerait par l’écran, occuperait l’attention et laisserait derrière lui un cerveau un peu moins capable de penser.


En janvier 2026, la vidéaste Amistory a poussé cette peur jusqu’à sa formulation la plus forte : « Culture du vide : l’épidémie qui nous rend stupides ». Sa vidéo assemble le brainrot, les contenus synthétiques, l’indignation rentable, les défis extrêmes et le défilement sans fin. Elle pose une question qui dépasse largement TikTok : est-ce qu’Internet se contente de nous montrer du contenu idiot, ou est-ce qu’un système entier a commencé à le produire parce qu’il fonctionne mieux?


Le mot « stupide » est brutal. Il donne aussi l’impression qu’on pourrait mesurer une intelligence qui descend à chaque mouvement du pouce.


Alors, qu’est-ce qui est réellement documenté? Les vidéos courtes diminuent-elles notre capacité d’attention? Les algorithmes favorisent-ils le vide? Et si personne n’a décidé de nous rendre moins intelligents, est-ce que le système peut quand même produire exactement ce résultat?


À retenir : Le brainrot n’est pas une maladie reconnue et aucune étude ne démontre que quelques vidéos absurdes détruisent l’intelligence. Une méta-analyse de 71 études observe toutefois une association substantielle entre une plus forte consommation de vidéos courtes, une moins bonne attention et un contrôle inhibiteur plus faible.

TikTok reconnaît que la durée de visionnement, la complétion et les interactions influencent ses recommandations. Les plateformes affirment aussi diversifier les contenus et donner des contrôles aux utilisateurs. La question n’est donc pas de savoir si un algorithme possède une intention malveillante, mais ce qu’un système apprend à privilégier lorsqu’il mesure d’abord les comportements qui retiennent l’attention.


Cette enquête cherche à distinguer trois choses souvent confondues : le mépris culturel pour l’humour des jeunes, les risques réels d’un usage compulsif et le modèle économique qui transforme chaque seconde disponible en ressource à capter.


Sommaire


Le mot qui ressemble à un diagnostic


Le brainrot fonctionne parce qu’il décrit une sensation avant de décrire une preuve.

On ferme l’application et on a l’impression d’avoir vu cent choses sans pouvoir en raconter une seule. On voulait vérifier un message; vingt minutes plus tard, on ne sait plus exactement pourquoi le téléphone est dans notre main. On reconnaît des sons, des visages et des controverses qu’on n’a jamais décidé d’apprendre.


Le mot donne un nom à cette fatigue. Il permet aussi de transformer un malaise diffus en récit simple : le contenu est vide, il entre dans le cerveau, puis le cerveau se vide à son tour.


Ce récit s’appuie sur quelque chose de visible. Le format vertical se prête à une succession presque illimitée. Le prochain contenu n’exige ni recherche, ni choix, ni attente. Une seule impulsion suffit. La vidéo suivante peut être meilleure, plus drôle, plus choquante ou plus utile. Rien ne garantit qu’elle le sera. C’est précisément ce qui maintient la possibilité ouverte.


Le phénomène appelé Italian brainrot a rendu cette logique impossible à manquer. Au début de 2025, des créatures hybrides générées par IA se sont répandues sur TikTok, Instagram, YouTube et Roblox. Les récits étaient modulaires, les noms faciles à répéter et les personnages assez simples pour être déclinés presque sans fin.


L’absurde n’a pourtant rien de nouveau. Les comptines, les dessins animés, le surréalisme, les mèmes et les blagues privées ont toujours fabriqué du sens avec du non-sens. Les jeunes utilisent aussi ces personnages comme un langage partagé que les adultes ne comprennent pas. L’Associated Press a justement décrit l’Italian brainrot comme un marqueur générationnel, une forme de culture participative et une manière d’échapper à l’obligation permanente d’être productif.


Ce contre-argument compte. Une créature ridicule n’est pas une lésion cérébrale. Une blague incompréhensible pour un adulte n’est pas automatiquement vide pour un enfant. Le jugement culturel devient dangereux lorsqu’il confond « ça ne me parle pas » avec « ça ne vaut rien ».


Mais l’Italian brainrot possède aussi quelque chose que les vieilles comptines n’avaient pas : une chaîne de production automatisable, un système mondial de recommandation et un marché capable de transformer presque immédiatement un personnage viral en chanson, en jeu, en vêtement ou en produit dérivé.


Le contenu n’a plus besoin de survivre assez longtemps pour devenir une culture. Il peut être produit comme un test.


Quand l’absurde devient une industrie


En décembre 2025, l’organisation AI Forensics a publié une enquête sur 354 comptes TikTok opérant dans 20 langues. Pendant un mois, ces comptes ont diffusé plus de 43 000 publications principalement générées par intelligence artificielle. Ensemble, elles ont cumulé 4,5 milliards de vues.


L’échantillon a été construit pour trouver ce type de comptes. Il ne permet donc pas de conclure que 354 comptes représentent tout TikTok, ni que chaque vue correspond à une personne différente. Mais il démontre autre chose : une petite infrastructure peut produire, publier et tester une quantité de contenu autrefois impossible à atteindre.


Selon AI Forensics, certains comptes automatisent une partie de la création et de la diffusion. Ils changent un personnage, une voix, un décor ou une première seconde, puis observent la réponse du système. Ce qui fonctionne est reproduit. Ce qui échoue disparaît sans presque rien coûter.


Cette sélection ressemble à une évolution accélérée. Les contenus ne survivent pas parce qu’ils sont vrais, beaux, utiles ou même appréciés. Ils survivent lorsqu’ils provoquent les comportements que la plateforme sait mesurer.


Et ces comportements ne distinguent pas toujours l’admiration du dégoût.


Une personne qui regarde deux fois parce qu’elle est confuse augmente le temps de visionnement. Une personne qui commente pour dénoncer une absurdité produit une interaction. Une personne qui partage une vidéo en écrivant « regardez à quel point c’est stupide » contribue à sa distribution.


        Vous souhaitez en lire plus ?

        Abonnez-vous à clairevue.info pour continuer à lire ce post exclusif.

        bottom of page