Argentine : le gouvernement freine une loi pour rattraper les salaires universitaires

Le Congrès a imposé un financement des universités malgré le veto de Javier Milei. Un juge a ensuite rejeté la condition utilisée par le gouvernement pour en suspendre l’exécution. Pourtant, enseignants et étudiants manifestaient encore le 15 octobre pour obtenir son application. Derrière la bataille de chiffres, un pouvoir décisif : celui de retarder l’argent après avoir perdu le vote.
À retenir
La loi prévoit un rattrapage des salaires et des bourses selon l’inflation.
L’exécutif conteste son financement; un jugement de première instance rejette son mécanisme de suspension.
Les sanctions financières décidées le 14 octobre ont été suspendues provisoirement le lendemain. Le litige continue.
Une loi acquise, un rattrapage toujours disputé
Les personnes qui manifestaient devant le Congrès argentin le 15 octobre ne demandaient pas seulement une nouvelle promesse budgétaire. Elles réclamaient l’application d’une loi déjà votée. Des milliers d’étudiants et de membres du personnel universitaire se sont rassemblés à Buenos Aires, selon DW, qui s’appuie sur AFP et dpa. Des affrontements ont ensuite opposé une partie des manifestants à la police.
L’objet du conflit touche à la possibilité de continuer d’enseigner et d’étudier dans les universités publiques, où les études sont gratuites. Un salaire qui ne suit pas les prix réduit les moyens de vivre du personnel. Une bourse qui perd sa valeur couvre moins bien les dépenses nécessaires aux études. La gratuité de l’inscription ne règle pas ces deux problèmes.
La question est donc précise : comment le gouvernement peut-il encore freiner le rattrapage prévu, après que le Congrès a rejeté son veto et que la justice est intervenue?
Après le veto, la condition budgétaire
En Argentine, le président peut refuser un texte voté par le Parlement. Mais les deux chambres peuvent surmonter son veto avec une majorité des deux tiers. C’est ce qui est arrivé à la loi 27.795 sur le financement universitaire, adoptée en août 2025 puis définitivement confirmée par le Congrès le 2 octobre 2025.
Le texte impose notamment de rattraper les salaires des enseignants et des autres employés universitaires au moins selon l’inflation depuis décembre 2023. Il prévoit aussi de revaloriser les bourses. Il ne s’agit donc pas simplement d’une autorisation de négocier une aide éventuelle : la loi fixe des obligations.
Le gouvernement de Javier Milei a promulgué la loi, c’est-à-dire accompli l’acte qui en reconnaît officiellement l’adoption. Mais son décret du 20 octobre 2025 a ajouté un renvoi à une règle budgétaire antérieure. L’exécutif s’en sert pour conditionner l’exécution à l’identification de ressources financières suffisantes.
Sa défense est financière et juridique : on ne peut pas imposer de nouvelles dépenses sans dire comment les payer. La loi contient pourtant un article sur les ressources, qui prévoit des ajustements de crédits et permet d’utiliser des recettes supérieures aux prévisions. Le gouvernement juge ces dispositions trop générales. Le désaccord porte ainsi sur la validité d’une condition qui empêche une décision parlementaire de produire pleinement ses effets.

Le juge y voit un second veto
Les universités et le Conseil interuniversitaire national, l’organisme qui réunit les établissements universitaires publics, ont saisi la justice. Une ordonnance provisoire rendue le 23 décembre 2025 a imposé l’application immédiate des dispositions sur les salaires et les bourses pendant l’examen du litige.
Puis, dans son jugement signé le 6 octobre 2026, le juge fédéral Martín Cormick a déclaré inconstitutionnelle la réserve du décret. Son raisonnement vise le mécanisme, pas seulement le montant en jeu : après le rejet d’un veto dans les conditions prévues par la Constitution, la promulgation ne peut servir à suspendre la loi.
Le magistrat considère que le décret a produit, dans ses effets, une nouvelle forme de veto que la Constitution ne prévoit pas. Il ordonne l’application de la loi et les mesures nécessaires à son exécution. C’est un jugement de première instance contesté par le gouvernement, et non une conclusion définitive de toutes les juridictions.
Voilà l’enjeu de pouvoir propre à ce dossier : le Congrès peut adopter une dépense, mais c’est l’exécutif qui doit ensuite mettre en œuvre les versements. La justice examine ici si le gouvernement a utilisé cette étape pour maintenir un refus que le vote parlementaire avait surmonté. Cette question se vérifie dans le décret et le jugement; elle n’exige pas de prêter au président une intention cachée.
Le décrochage que la loi doit rattraper
Un salaire en pesos peut augmenter tout en permettant d’acheter moins. C’est le rattrapage de cette perte qui est disputé.
Selon Chequeado, qui utilise la grille CONADU et l’indice officiel des prix, le salaire réel d’un auxiliaire d’enseignement de première catégorie — neuf heures par semaine, dix ans d’ancienneté — a diminué d’environ 24,2 % entre novembre 2023 et septembre 2026. Il permet donc d’acheter environ les trois quarts du panier de départ.
Pour retrouver cette valeur, il faudrait environ 32 % de hausse : le calcul repart d’un montant désormais plus petit. Cette comparaison précède la tranche prévue en octobre, représente cette catégorie seulement et ne mesure pas les départs d’enseignants ni les abandons d’études.

Des hausses ont eu lieu, sans régler tout le différend
Présenter la situation comme un gel total depuis 2023 serait inexact. Le Conseil interuniversitaire national a confirmé un accord le 10 juin 2026. Il annonçait une hausse salariale en juin, une autre tranche en octobre et des crédits supplémentaires pour le fonctionnement et certaines bourses. Le Conseil considérait ces mesures importantes, tout en maintenant sa demande d’application intégrale de la loi.
Ce Conseil est partie au conflit. Son appréciation ne vaut donc pas constat indépendant de tout ce qui resterait dû. L’accord montre néanmoins pourquoi il faut distinguer deux affirmations : avoir accordé des augmentations et avoir effectué le rattrapage exigé par la loi. La première ne démontre pas automatiquement la seconde.
La difficulté devient concrète pour les étudiants qui dépendent d’une aide financière. Dans sa déclaration du 15 octobre, le Conseil affirme que les bourses Progresar restent fixées à 35 000 pesos depuis 2024. Il soutient que cette dépréciation menace la poursuite des études des bénéficiaires. Ce constat est attribué aux établissements mobilisés; il ne permet pas de chiffrer ici les abandons causés par le différend.
Les sanctions sont en pause, pas la question du respect de la loi
Le 14 octobre, le juge Cormick a constaté un manquement à l’ordonnance provisoire et décidé une sanction financière de 100 000 pesos par jour contre Diego Santilli, le chef du cabinet des ministres chargé de coordonner le gouvernement. Cette somme devait faire pression pour obtenir l’exécution; ce n’était pas une condamnation pénale.
Le lendemain, une cour d’appel a suspendu provisoirement ces sanctions, selon les comptes rendus concordants de La Nación et de TN. Le gouvernement soutient avoir satisfait à la mesure provisoire et invoque notamment la négociation salariale. La cour précise qu’elle ne se prononce pas encore sur le respect complet de cette mesure.
Le document original de cette dernière décision n’a pas pu être consulté directement. Sa portée est donc rapportée à partir de ces deux médias : les sanctions sont en pause pendant le recours. Cela ne signifie ni que la loi est annulée, ni que la justice a déclaré son application complète.
La contradiction établie tient ainsi dans les actes : une loi a survécu au veto, mais une condition d’exécution a continué d’en freiner l’application; un juge a jugé ce mécanisme inconstitutionnel. Pendant ce conflit, le décrochage salarial documenté reste le point de départ de la demande de rattrapage. Le prochain résultat à surveiller sera le versement effectivement établi des montants exigés, ainsi que la décision d’appel sur les obligations contestées. Une victoire devant une institution ne devient une protection matérielle que lorsqu’elle peut produire ses effets.
Grille de preuve Claire Vue
Statut | Ce que les pièces permettent d’affirmer |
Établi | Le Congrès a confirmé la loi malgré le veto. Le décret conditionne son exécution. |
Jugé en première instance | La réserve du décret est inconstitutionnelle selon le jugement Cormick du 6 octobre; le gouvernement le conteste. |
Documenté | Chequeado mesure un décrochage réel d’environ 24,2 % pour la catégorie salariale examinée, de novembre 2023 à septembre 2026. |
Positions attribuées | Le gouvernement défend le respect des règles budgétaires et soutient avoir satisfait à la mesure provisoire; les universités réclament un rattrapage complet. |
Non établi ici | Le nombre d’abandons d’études ou de départs d’enseignants causés par ce litige; son issue judiciaire définitive. |
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Sources principales
Congrès argentin, Loi 27.795 sur le financement universitaire et les salaires, adoptée le 21 août 2025, confirmée après veto le 2 octobre, publiée le 21 octobre 2025. Texte officiel.
Présidence argentine, Décret 759/2025, signé le 20 octobre, publié le 21 octobre 2025. Texte officiel et motifs budgétaires.
Tribunal administratif fédéral no 11, juge Martín Cormick, affaire CAF 39475/2025 : ordonnance provisoire du 23 décembre 2025, jugement signé le 6 octobre 2026, déposé au système le 7 octobre, et décision de sanction du 14 octobre.
José Giménez, Chequeado, Financement universitaire et salaires, 15 octobre 2026 (titre abrégé en français). Données, périodes et méthode.
Conseil interuniversitaire national, accord salarial et budgétaire du 10 juin 2026 et déclaration de mobilisation du 15 octobre 2026. Source partie au litige.
La Nación, La Justicia suspendió las multas al Gobierno por no aplicar la ley de Financiamiento Universitario, 15 octobre 2026, mise à jour à 18 h 13. Compte rendu.
TN, Financiamiento universitario: la Justicia suspendió provisoriamente las multas diarias de $100.000 al Gobierno, 15 octobre 2026. Compte rendu de la décision d’appel.
Felix Tamsut, DW avec AFP et dpa, Clashes erupt at Argentine student protests, 16 octobre 2026, sur la manifestation du 15 octobre. Reportage.


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